Une autre version de l’Afrique du Nord, North Africa, Les Iles Canaries, le Maroc, l’AlgĂ©rie, la Kabylie, la Tunisie, la Libye, l’Egypte, North Africa, nordafrika, Berbere, Amazigh, Rif, Tamazgha, Souss, Awres, Chaoui, Touareg, Guanche,
Certains journaux arabes ont récemment relaté dans les détails un accrochage qui a mis ‎en prise une étudiante islamiste revêtue d’un niqab, (sorte de tchador) et le vénérable ‎Cheikh d’Al Azhar, en visite à l’une des classes d’université. Ce dernier avait intimé l’ordre à l’étudiante d’enlever son attirail en sa présence en des termes jugés ‎autoritaires et non islamiques par certains. Le Cheikh motiva la décision de son ukase ‎par le fait que le niqab relevait des us et coutumes et non d’un édit religieux. Ce qui ‎est formellement contesté par certains milieux rigoristes, qui crièrent à la trahison, à ‎l’arbitraire, allant jusqu’à contester son autorité en la manière et d’être à la solde du ‎régime en place. Notre vénérable Cheikh dût essuyer les pires calomnies et ne manqua ‎pas de s’attirer les foudres et les ires des fondamentalistes religieux de tous bords, qui ‎l’accusèrent de tous les maux de la société
arabo-musulmane. Cet incident entre ‎l’étudiante et le vĂ©nĂ©rable Cheikh d’Al Azhar a trouvĂ© des Ă©chos mĂŞme dans les ‎medias europĂ©ens, en particulier anglo-saxons, qui ne manquèrent pas de commenter ‎l’évènement en des termes ironiques sinon amusants. DĂ©sormais, nul ne pourrait ‎s’étonner de ce que les choses en soient arrivĂ©es lĂ . On eĂ»t dit que les musulmans ont ‎perdu tout sens de la mesure, lorsqu’ils se sont jurĂ© de se chamailler pour un bout de tissu, qui a pris des proportions exorbitantes. D’or et dĂ©jĂ , cette affaire ne s’est pas ‎limitĂ©e aux pays arabo-musulmans, mais a gagnĂ© aussi les pays europĂ©ens oĂą rĂ©sident ‎une grande communautĂ© musulmane, qui se voit pointĂ©e du doigt Ă cause de ce qu’on ‎appelle la « question du foulard ». Tout ĂŞtre raisonnable admettrait volontiers et ‎aisĂ©ment que l’habit n’est rien d’autre qu’un moyen pour se protĂ©ger des Ă©lĂ©ments et ‎qu’il peut varier d’une rĂ©gion Ă une autre selon les conditions climatiques du lieu oĂą vit ‎la personne concernĂ©e. Un homme se trouvant sous une latitude borĂ©ale ne peut s’habiller de la mĂŞme façon qu’un autre se trouvant sous les tropiques ou l’équateur et ‎encore moins dans un dĂ©sert. Mais hĂ©las, en matière de religion, la logique perd tout ‎son sens chez les maximalistes tenant d’une religion donnĂ©e ou plutĂ´t de l’interprĂ©tation qu’ils en font, lorsqu’ils s’ingĂ©nient Ă trouver dans les textes sacrĂ©s et ‎hadiths ce qui rĂ©confortent leur point de vue, quitte Ă tomber dans l’équivoque. ‎ L’habit, tel que prĂ©conisĂ© par la religion, selon le point de vue religieux, au lieu d’être ‎une protection contre les Ă©lĂ©ments, devient alors un symbole d’appartenance Ă un ‎courant particulier ou Ă une secte
donnĂ©e. Pour certains(es), il est plus que cela, il est ‎devenu la marque qui diffĂ©rencie le croyant ou la croyante des autres. Sont apparus, ‎rĂ©cemment, dans le paysage national et mĂŞme Ă l’étranger, d’étranges attirails, aussi ‎bien fĂ©minins que masculins. Des hommes dans les rues des villes europĂ©ennes qui ‎sont habillĂ©s Ă la pachtoune et des femmes portant des bourqas ou des tchadors avec ‎des lunettes et des gants, en plein Ă©tĂ©. Des petites filles qui sont renvoyĂ©es de l’école, ‎parce que leurs parents persistent Ă vouloir leur porter le foulard dit islamique, ‎évoquant pour cela la libertĂ© du culte. On est parfois amusĂ© par le comportement des ‎adolescentes musulmanes. Combien de fois, n’ai-je pas vu de jeunes filles habillĂ©es à ‎l’europĂ©enne, portant des pantalons jeans serrĂ©s, qui mettent en valeur leurs attributs ‎fĂ©minins, avec une pointe d’élĂ©gance, mais qui se cachent les cheveux avec un foulard dit islamique. Ce qui fait dire Ă certains non sans vulgaritĂ©, « qu’elles se cachent la tĂŞte ‎et se dĂ©couvrent le c… ». Je laisse
cette image Ă l’apprĂ©ciation du lecteur. En fait, si ‎l’essence du commandement religieux Ă la femme est de faire preuve de pudeur, en pratique on assiste au contraire. Et le foulard est lĂ , en signe d’obĂ©dience et de ‎soumission, plus par conformisme que par conviction. L’autre extrĂŞme est reprĂ©sentĂ©e ‎par une importation saoudienne et Ă©trangère Ă ces contrĂ©es. Combien de fois n’ai-je pas vu, en plusieurs endroits, des femmes de tous âges, couvertes de noir de la tĂŞte ‎aux pieds (pour ne pas dire de pieds en cap), et avec des gants – sortes de tchador ou ‎khimar que portent les femmes saoudiennes et celles des pays du Golf - et portant des ‎lunettes noires. Pour ces femmes, le vĂŞtement est signe ostentatoire d’appartenance à ‎une secte donnĂ© ou Ă un courant religieux particulier. Il s’agit lĂ d’une affirmation ‎d’une identitĂ© religieuse avec la volontĂ© de l’afficher publiquement. En somme, il s’agit de faire Ă©tat d’une appartenance Ă une idĂ©ologie bien dĂ©terminĂ©e, « celle des ‎sources anciennes ». Le haĂŻk de nos mères et grand-mères a Ă©tĂ© Ă©vincĂ© par le nouvel ‎habit fĂ©minin oriental plus conforme aux prescriptions religieuses et donc, selon cette vision, plus musulman. Un observateur averti ne manquera pas de relever que les ‎jeunes femmes qui observent ces règles susdites vivent un paradoxe et des ‎contradictions visibles, tiraillĂ©es entre tradition et modernitĂ©. Un exemple de ‎tiraillement entre tradition et modernitĂ© parmi d’autres est celui que l’on observe sur ‎nos plages, durant les journĂ©es chaudes d’étĂ©, oĂą l’on observe de jeunes femmes patauger dans la mer, portant des vĂŞtements de ville, qui ne sont pas conçus pour la ‎natation. Une fois le corps mouillĂ©, elles ont l’allure des statues grecques sans ‎toutefois, en avoir le charme hellĂ©nique. Un spectacle insolite analogue se prĂ©sente ‎aussi sur les terrains de sport, oĂą les jeunes filles, voulant s’exercer sont obligĂ©es de ‎porter un attirail qui entrave ses mouvements corporels, parce qu’il n’est pas conçu ‎pour le sport. Le poids du contrĂ´le social et la soumission empĂŞchent toute vellĂ©itĂ© de ‎rĂ©flexion et encore moins de rĂ©bellion. Un jour, en mĂ©ditant sur les chamailles au sujet ‎de la tenue vestimentaire des femmes citadines d’aujourd’hui, feu ma grand-mère, qui ‎comme les femmes amazighes de sa gĂ©nĂ©ration, n’avait connu de son temps que misère ‎et privation, me dit philosophiquement que « le mal est fait Ă l’esprit, qui se dĂ©range et c’est le corps ‎qui en souffre » Sages paroles. ‎ Mimoun
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Ammien Marcellin, l’historien latin (330-400 apr. J.-C.) auquel nous devons le rĂ©cit de la rĂ©volte de Firmus, Ă©tait d’origine grecque. La date de sa mort montre qu’il Ă©tait contemporain des faits qu’il relate. VersĂ© lui-mĂŞme dans le mĂ©tier des armes, il a fait partie de plusieurs corps expĂ©ditionnaires. IntĂ©ressĂ© par les Lettres et les Ă©vĂ©nements que sa patrie d’adoption a vĂ©cus, il a Ă©crit l’histoire de l’Empire romain depuis le règne de Nerva jusqu’à la mort de Valens, soit de l’an 96 Ă l’an 378 de notre ère. (Les phrases et les mots italiques sont extraits du rĂ©cit d’Ammien Marcellin). Nous vous informons que nous avons apportĂ© quelque modification au texte originale. Par exemple, nous avons considĂ©rĂ© prĂ©fĂ©rable d’Ă©crire Mazighe Ă la place de Maure et tamazgha centrale en lieu de MaurĂ©tanie CĂ©sarienne. Nous nous excusons auprès de l’auteur. ADN
Nubel, dont il est question dans le rĂ©cit d’Ammien Marcellin, semble avoir cumulĂ© deux charges. Il Ă©tait Ă la fois au service des Romains et « le plus puissant des souverains de MaurĂ©tanie ». Il rĂ©gnait prĂ©cisĂ©ment sur la kabylie antique et indĂ©pendante depuis l’aube des temps et sur le littoral de Tamazgha centrale*, le seul territoire de la kabylie que les romains ont rĂ©ussis Ă occuper. Son appartenance Ă deux mondes et les privilèges qu’elle a procurĂ©s ont Ă©tĂ© Ă l’origine de sa position et de cette puissance multiforme de ses descendants qui se donne Ă lire dans le texte de l’historien grec. L’identitĂ© prĂ©cise de ce roi, de moins en moins hypothĂ©tiques en raison de la dĂ©couverte de diverses inscriptions sur les lieux de son gouvernement est ainsi prĂ©sentĂ©e par S. Gsell, le roi Nubel Ă©tait certainement chrĂ©tien, comme son père et il a probablement exercĂ© « un commandement dans l’armĂ©e romaine » ce qui conforte cette idĂ©e, c’est le fait que « les princes Mazighe dont le gouvernement utilisait les services devaient ĂŞtre soit des prĂ©fets de tribus, soit des officiers supĂ©rieurs de troupes rĂ©gulières ».
Nubel, raconte Ammien Marcellin appartenait Ă la tribu des Jubales. Selon la carte dressĂ©e par J. Desanges, celle-ci se trouvait dans les Bibans et, prĂ©cise S. Gsell, sa localisation « convient surtout au dĂ©filĂ© des portes de fer ». Sa rĂ©sidence se situerait dans les environs de la ville de Thenia. Ce souverain avait sept enfants, c’est du moins le nombre de ceux qui sont citĂ©s par l’historien grec : Firmus, Gildon, Zamma (ou Salmaces), Mascizel, Dius, Mazuca, Cyria.
Pétra, le domaine de Zamma, se trouvait à l’extrémité de la Kabylie. Le château de Nubel, dont Firmus devait hériter, n’était pas loin de la Mitidja et la propriété de Mazuca se trouvait à proximité de Césarée [1] .
La princesse Cyria, elle-même, semble avoir habité dans les environs des possessions de son frère. Son offensive contre Théodose se situe, en effet, entre la bataille qui a été livrée aux Musons, dans le mont Ancorarius qui serait dans l’Ouarsenis, et l’occupation du domaine de Mazuca, qui se trouvait dans la vallée du Chélif ou dans les environs de Mazouna, dans le Dahra. L’intervention des auxiliaires Mazices, qui ont délivré le général Théodose du piège dans lequel Cyria l’a enfermé, permettent à S. Gsell de penser que ce domaine n’était pas très éloigné de la région de Miliana.
Cet extraordinaire déploiement économique, politique, militaire et administratif d’une famille mazighe et chrétienne sur l’ensemble du littoral de Tamazgha centrale montre l’importance du soutien policier que ses membres ont accordé aux Romains et explique les alliances qui ont été rapidement et facilement conclues avec les chefs des tribus lorsque Firmus a sollicité leur concours.
Le rĂ©cit d’Ammien Marcellin qui raconte la rĂ©volte du prince Firmus qui a eu lieu Ă la fin du IV siècle de notre ère corrobore l’existence des dynasties mazighes qui Ă©taient, Ă des Ă©poques diffĂ©rentes, infĂ©odĂ©es de l’occupant. Les dynasties mazighes ont non seulement maintenu la paix entre les Romains et les tribus qu’ils reprĂ©sentaient, en faisant accepter l’impĂ´t et la levĂ©e de troupes d’appoint notamment, mais Ă©galement permis Ă leurs descendants de servir Rome comme officiers supĂ©rieurs ou, comme le montrent certaines figures historiques, d’accĂ©der aux charges civiles et militaires les plus Ă©levĂ©es. C’est d’ailleurs dans cette classe sociale riche et instruite Ă l’école romaine que la romanisation et la christianisation se sont rĂ©ellement concrĂ©tisĂ©es. Firmus en est la meilleure expression, car son prĂ©nom serait la transcription latine de Firmin et quand il apprit le dĂ©barquement de ThĂ©odose, il « se hâta de lui Ă©crire », affirme l’historien grec.
Le pouvoir de la royale Ă©tait hĂ©rĂ©ditaire transmis de mâle en mâle et accordĂ© aux aĂ®nĂ©s de la famille agnatique. Cette loi n’a pas Ă©tĂ© respectĂ©e après la disparition de Nubel et tout laisse croire que c’est Zamma [2], l’un des derniers garçons de la famille et le favori du comte 3 Romanus que l’hĂ©ritage a Ă©tĂ© confiĂ©. Son assassinat par son frère aĂ®nĂ© Firmus dans un guet-apens, puisque c’est ainsi qu’il faut lire il « fut tuĂ© en trahison » a mis fin Ă l’usurpation et marquĂ© le dĂ©but du conflit qui a sa place dans l’histoire de Rome. Certes, Firmus a commis un fratricide qui aurait Ă©tĂ© puni en consĂ©quence si l’intrigant et conspirateur Comte Romanus n’avait pas accablĂ© le meurtrier « de sa crĂ©ature ». Ce dernier terme indique que Zamma Ă©tait une marionnette entre les mains du gouverneur militaire par contre Firmus, le vĂ©ritable et lĂ©gitime hĂ©ritier du trĂ´ne Ă©tait moins mallĂ©able.
Du point de vue de l’historien, cette révolte de l’an 372 est une sorte de réponse d’un désespoir. Pourquoi ? Parce que le prince Firmus n’a pas pu faire prévaloir auprès des sénateurs de Rome les arguments qui l’ont poussé au meurtre de son frère. Ces arguments ne sont pas clairement dits par Ammien Marcellin dans le récit de la guerre de Firmus qui se trouve dans le Livre XXIX. Ils ne sont donnés que dans l’esquisse du portrait de l’empereur Valentin qui se lit dans le Livre XXX.
Cet empereur, Ă©crit l’historien grec « mit fin Ă la tourmente qui dĂ©chirait l’Afrique, lorsque le prince Firmus, excĂ©dĂ© de l’avide et insultante oppression de nos chefs militaires, leva l’étendard de la rĂ©volte, entraĂ®nant avec lui toute l’inquiète population des Mazighes ». La mĂŞme explication est donnĂ©e par Zozime, dans un passage qui est Ă©galement consacrĂ© Ă Valentin. L’empereur Valentin, note l’écrivain grec, « fut très exigeant pour la perception des contributions. Il y veilla avec une rigueur accrue et en fit rentrer plus que d’habitude, il en donnait comme prĂ©texte le montant des dĂ©penses militaires ». Les consĂ©quences de cette pressurisation qui s’est accompagnĂ©e de son refus « Ă examiner si les fonctionnaires s’abstenaient de profits illicites », ont Ă©tĂ© « la haine » de ses sujets et le soulèvement en Afrique. Les Mazighes, « qui ne pouvaient supporter la rapacitĂ© de Romanus, lequel exerçait le commandement militaire, offrirent la pourpre Ă Firmus et le proclamèrent empereur ».
Le soubassement social et Ă©conomique de l’insurrection, certes, dĂ©connectĂ© de son contexte, est ainsi dĂ©voilĂ© sans dĂ©tour et par Ammien Marcellin et par Zozime qui, selon le traducteur de son Ĺ“uvre, affiche pourtant une « discrĂ©tion excessive sur les Ă©vĂ©nements d’Afrique ». En dĂ©pit de la distance prise par Ammien Marcellin, qui n’affiche une certaine Ă©quitĂ© vis-Ă -vis de Firmus que pour condamner les influences nĂ©fastes qui ont pesĂ© sur la cour de Rome et conduit Ă l’irrĂ©parable, l’ennemi et « il fallait se hâter d’abattre Firmus avant qu’il Ă©tendĂ®t ses moyens de nuire ». Pour se rendre compte de l’envergure de celui qui prit la tĂŞte de l’insurrection, il suffit de noter les Ă©lĂ©ments suivants :
L’un est l’envoi de renforts militaires à partir d’Arles. C’est dans cette ville de la Gaule, occupée par les Romains, que se trouvait le maître de la cavalerie Théodose qui était chargé de l’expédition.
L’autre est la personnalitĂ© de ThĂ©odose qui avait « un caractère de la trempe » des grands gĂ©nĂ©raux. Lorsque le prince Firmus a Ă©tĂ© averti de l’arrivĂ©e de ThĂ©odose Ă Tamazgha centrale, Ă©crit l’historien, il s’est « Ă©mu de l’importante renommĂ©e d’un tel adversaire ».
Le troisième est la mobilisation de la légion d’Afrique, le seul corps militaire qui était composé de citoyens romains et basé à Lambèse. Les légionnaires ont été appelés à rejoindre Pancharia [4] qui n’était probablement pas éloignée de Sitifis, pour recevoir les encouragements de Théodose.
Le dernier point est « la rĂ©union au corps expĂ©ditionnaire de toutes les forces militaires du pays » Ă Sitifis en dehors de la IIIe lĂ©gion Augusta, l’armĂ©e romaine Ă©tait donc composĂ©e d’auxiliaires gaulois et mazighes, c’est-Ă -dire de fantassins, de cavaliers et d’archers natifs des pays conquis et incorporĂ©s dans diffĂ©rentes cohortes. Les auxiliaires mazighes ou numides Ă©taient d’ailleurs des soldats de profession, comme l’a Ă©tĂ© Tacfarinas.
La MaurĂ©tanie Sitifienne, dont les principales villes Ă©taient Igilgili (Jijel) et Sitifis (SĂ©tif), a donc constituĂ© la base arrière des troupes qui ont Ă©tĂ© mobilisĂ©es par le gĂ©nĂ©ral romain ThĂ©odose. Afin d’empĂŞcher la propagation du mal, « un système des postes et de gardes avancĂ©es » a Ă©tĂ© mis en place dans ce territoire afin d’isoler de Tamazgha centrale, le lieu de la rĂ©volte et de tous les dangers. Lorsque la guerre a atteint son point culminant, cette prĂ©occupation a encore hantĂ© ThĂ©odose qui a envoyĂ© Suggen « placer des garnisons dans les villes de la MaurĂ©tanie Sitifense ». En dĂ©barquant Ă Igilgili, ce gĂ©nĂ©ral savait donc qu’il devait tenir compte de deux adversaires.
Le premier ennemi est le comte Romanus dont il connaissait les dĂ©passements et qu’il a voulu surprendre puisqu’un grand secret a entourĂ© le dĂ©part du corps expĂ©ditionnaire d’Arles. ThĂ©odose savait donc que ce gouverneur de Tamazgha centrale n’était pas un modèle de vertu et de justice et sa première action, après la première entrevue non programmĂ©e qu’il a dĂ» marquer du sceau de l’amitiĂ©, a Ă©tĂ© l’arrestation de son lieutenant Vincent. Celui-ci affirme Ammien Marcellin, « Ă©tait notoirement complice de ses spoliations et ses crimes ». Ă€ la lumière de cette information, deux faits sont ainsi expliquĂ©s. Le comte Romanus a Ă©tĂ© le protecteur de Zamma parce que celui-ci, s’il avait succĂ©dĂ© Ă son père Nubel, permis Ă son tuteur de poursuivre ses dĂ©prĂ©dations et l’élimination de ceux qu’il expropriait et dĂ©possĂ©dait. L’envoi de ThĂ©odose a donc eu pour premier objectif de dĂ©livrer le pays d’une sangsue et c’est en ce sens qu’il a procĂ©dĂ© Ă l’assignation Ă rĂ©sidence de « la personne de Romanus et de ses domestiques ».
Le prince Firmus apparaĂ®t, de ce fait, comme un redresseur de torts et deux Ă©lĂ©ments peuvent conforter cette hypothèse. L’un est ce petit paragraphe citĂ© plus haut, qui illustre les faits d’armes de Valentin : « mit fin Ă la tourmente qui dĂ©chirait l’Afrique, lorsque le prince Firmus, excĂ©dĂ© de l’avide et insultante oppression de nos chefs militaires, leva l’étendard de la rĂ©volte, entraĂ®nant avec lui toute l’inquiète population des Mazighes ». L’autre est l’embrassement de cette Tamazgha centrale et le soutien populaire qui a Ă©tĂ© accordĂ© Ă Firmus.
Gildon, le troisième fils de Nubel, était resté dans la légalité et, en tant qu’officier supérieur de l’armée romaine, il a continué à servir avec fidélité les gouverneurs et les généraux délégués par Rome dans son pays. Ce qui signifie qu’il a participé à la répression de la révolte que son frère Firmus a fomentée.
Le second ennemi est, bien entendu, le prince Firmus qui a, au prĂ©alable, fait son mea-culpa et Ă©tĂ© guidĂ© par de bons sentiments. Ni la reconnaissance de sa culpabilitĂ©, motivĂ©e par « l’injustice », explique-t-il, ni le dialogue qu’il a proposĂ© au gĂ©nĂ©ral romain ThĂ©odose n’ont pu, cependant, inflĂ©chir le cours des Ă©vĂ©nements. Le dĂ©clenchement des hostilitĂ©s est imputĂ© au prince Firmus qui n’a pas envoyĂ© les otages dans les dĂ©lais impartis [5]. Les prĂ©paratifs effectuĂ©s par ThĂ©odose mettent en Ă©vidence le caractère fallacieux de cet argument, car ce gĂ©nĂ©ral s’était muni d’un plan d’action dès son dĂ©barquement Ă Igilgili. Celui-ci a consistĂ© Ă rĂ©tablir l’ordre en mettant hors d’état de nuire et le comte Romanus et le prince Firmus.
Les obstacles qui risquaient de compromettre ce plan, et qui constituaient la prĂ©occupation du Romain, Ă©taient de diverses natures. Comme le montrent quelques indications contenues dans le rĂ©cit d’Ammien Marcellin, les opĂ©rations ont Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©es Ă la fin de l’étĂ©, lorsque les moissons ont Ă©tĂ© engrangĂ©es dans les silos Ă grain et que la chaleur Ă©tait extrĂŞme [6]. Par « quel moyen mouvoir sur ce sol brĂ»lant des soldats habituĂ©s Ă la tempĂ©rature des rĂ©gions borĂ©ales ? » s’est interrogĂ© le gĂ©nĂ©ral ThĂ©odose.
Les Mazighes ont une stratĂ©gie de combat qui leur est propre et qui a toujours dĂ©sarçonnĂ© l’adversaire. « Comment alors joindre de près un ennemi rapide et insaisissable et dont toute la tactique Ă©tait de surprendre, sans jamais accepter le combat en ligne ? » s’est demandĂ© le gĂ©nĂ©ral romain. Les soldats ne pouvaient, de plus, aller au combat et dans la discipline sans gratification. Celle qui passe aux yeux d’Ammien Marcellin comme un acte d’une grande gĂ©nĂ©rositĂ© et qui a valu Ă ThĂ©odose « une affection sans bornes » de ses troupes a Ă©tĂ© le pillage des moissons et des « magasins de l’ennemi ».
Cette mesure avait deux avantages. Elle dĂ©chargeait d’abord la province de la MaurĂ©tanie Sitifienne de la substance de l’armĂ©e et permettait, en consĂ©quence, aux soldats de faire des Ă©conomies sur leur propre solde. Elle prĂ©servait ensuite les grands propriĂ©taires terriens Romains et Mazighes acquis Ă la cause romaine des incursions de la soldatesque. Compte tenu de cette remarque de l’historien qui affirme que ThĂ©odose « tint parole, Ă la grande satisfaction des propriĂ©taires du sol », la mise Ă sac du territoire des partisans de Firmus a Ă©tĂ© fĂ©roce.
La première campagne militaire de Théodose.
Les premières opĂ©rations Ă©taient parties de « Tubusuptum ville au pied du mont Ferrat [7] », dans une rĂ©gion difficile d’accès. Tubusuptum, ou Tubusuctu est la ville de Tiklat, qui se trouve dans la vallĂ©e de la Soummam, près d’El Kseur [8]. Ammien Marcellin reste vague sur le temps qui a Ă©tĂ© nĂ©cessaire Ă la reconnaissance des lieux pat ThĂ©odose. Firmus a manifestement pressenti sa dĂ©faite puisqu’il n’a pas abandonnĂ© la voie de la nĂ©gociation et s’est retranchĂ© dans les villes qui se trouvaient autour de Jerjer. Il n’a pas, toutefois, combattu en solitaire, car, en dehors de l’officier et Gildon qui a conservĂ© sa fidĂ©litĂ© aux Romains, mais qui se rebellera Ă son tour, plus tard, l’insurrection a pris un caractère familial et tribal.
La première bataille, dans laquelle se sont engagés ses autres frères Mascizel et Dius, a d’ailleurs eu lieu sur la portion du territoire sur lequel s’est précisément exercée l’autorité de la famille de ces princes Mazighes. La victoire des Romains a été favorisée par la faiblesse de l’armement léger dit l’historien, des Tendenses et des Massissenses que ces deux princes ont dirigés. Selon la carte dressée par J. Desanges, ces deux tribus se trouvaient de part et d’autre de la Soummam. L’une est localisée sur la rive gauche de ce fleuve et l’autre sur sa rive droite.
S. Gsell approuve l’hypothèse qui fait dĂ©river le nom des Massissenses de la tribu de M’sisna Ă©tablie, dit-il « Ă quelques kilomètres au nord-est de M’lakou, sur la rive droite de la Soummam ». Le domaine de PĂ©tra, auquel Zamma a donnĂ© « les proportions d’une ville » et qui a Ă©tĂ© rĂ©duit en ruines lors de cette confrontation, se trouvait Ă proximitĂ© de M’lakou [9].
La seconde bataille, menĂ©e par Mascizel et d’autres tribus, s’est achevĂ©e par la courageuse retraite permise par « la bontĂ© du cheval » de Mascizel.
Après ces succès, Théodose a regagné Tipaza où la présence de Firmus lui a été certainement signalée. Épargnée par les combats grâce à ses murailles, celle-ci allait servir de quartier général au corps expéditionnaire. La supériorité militaire des adversaires a amené Firmus à une capitulation préparée, selon l’historien, par des évêques. Le prénom latinisé du prince Firmus et la qualité des parlementaires qui ont été dépêchés laisse encore une fois clairement entendre que le roi Mazighe Nubel et les siens étaient chrétiens et que le parti des révoltés n’a pas laissé le clergé indifférent. La religion semble donc avoir été partie prenante dans ce conflit, non seulement au moment des négociations de paix, mais également dans l’alimentation de la rébellion en hommes.
Les hĂ©rĂ©tiques qui avaient rejoints Firmus Ă©taient sans nul doute des donatistes, comme l’était probablement le prince Firmus qui avait exhibĂ© le port de « la couronne sacerdotale ». La ville mĂŞme de Lamfoctense, qui se trouvait au cĹ“ur du territoire des Tendenses et des Massissenses concernĂ©s ici par le conflit avait le statut d’évĂŞchĂ© en l’an 484. Dans cette Tamazgha centrale du VI siècle, il y avait une multitude de sièges Ă©piscopaux et celle-ci est bien entendu rĂ©vĂ©latrice de l’étendue du Christianisme dans le pays. Dans le face Ă face qui oppose ThĂ©odose Ă Firmus, c’est, selon la loi du jugement de l’époque et de l’historien qui la vĂ©hicule, « la martiale figure » et le pragmatisme de ThĂ©odose, qui n’est « mu que par le seul intĂ©rĂŞt de l’empire » qui dominent la faiblesse humaine et la rĂ©bellion du second qui demande pardon et dĂ©putation.
Ce qui Ă©merge en rĂ©alitĂ© du discours de l’historien, c’est d’abord le jeu hypocrite menĂ© par le gĂ©nĂ©ral romain qui « relève » et « embrasse » son rival pour en obtenir des vivres. C’est ensuite la possible fĂ©lonie des mĂŞmes Romains qui a poussĂ© le prince Firmus Ă se pourvoir « d’un coursier qui pĂ»t le tirer d’affaire au besoin ».
Une lecture attentive du récit d’Ammien Marcellin montre donc que l’acceptation de la capitulation de Firmus cachait en fait un arrangement qui, s’il n’avait pas été conclu, aurait certainement mené les troupes romaines à la déroute. Théodose a, en effet, négocié la paix en contrepartie du ravitaillement qui, compte tenu de la récurrence de cette préoccupation dans les plans militaires qu’il a élaboré, a manqué à chaque étape de la guerre. Le point faible des troupes romaines a donc été le problème des vivres qui revient de manière obsessionnelle dans le récit de l’historien. L’accord conclu entre les deux belligérants, et dont la clause essentielle était donc l’approvisionnement du corps expéditionnaire en produits alimentaires, était en fait, une programmation en règle du démantèlement du mouvement insurrectionnel de Firmus.
La seconde campagne militaire de Théodose.
Le prince Firmus a certainement compris le caractère fallacieux de l’accord, car, après la remise des otages la restitution des « enseignes de la couronne sacerdotale, et de tout le butin », ThĂ©odose a dĂ» lui adresser une « injonction » afin qu’il lui livre Icosium qu’il a donc occupĂ©e. Cette prĂ©sence de Firmus et de ses forces Ă Alger permet de saisir la progression de la rĂ©volte.
Partie de la Kabylie, celle-ci s’est Ă©tendue au littoral de Tamazgha centrale. Si Tipaza a rĂ©sistĂ© aux assauts du prince Firmus, Cherchell, l’antique CĂ©sarĂ©e, a Ă©tĂ© ruinĂ©e par le prince Firmus qui a Ă©tĂ© secondĂ© par son frère Mazuca qui y « avait laissĂ© de sanglants souvenirs ». Le meilleur tĂ©moignage de la fĂ©rocitĂ© des combats est la transformation de l’ancienne capitale de Juba II, dont l’enceinte Ă©tait la plus vaste de l’Empire romain « en cendres ». Lorsque ThĂ©odose en a repris possession et en a fait une base pour ses lĂ©gionnaires, ses « dĂ©combres Ă©taient dĂ©jĂ couverts de mousse ». Selon l’hypothèse prĂ©sentĂ©e par S. Gsell, « le domaine de Mazuca » se trouvait dans le voisinage du ChĂ©lif et c’est donc Ă la faveur de la position de sa propriĂ©tĂ© qu’il a participĂ© au ravage de CĂ©sarĂ©e.
Firmus a disposĂ© de l’appui des tribus locales et, dans les villes citĂ©es ci-dessus, le soutien des Mazices [10] a Ă©tĂ© dĂ©terminant. « L’insultes des ces barbares » dont le territoire se situait entre « l’Atlas Mitidjien » et le flanc oriental de l’Ouarsenis et, plus prĂ©cisĂ©ment, au nord de Cherchell et de Tipaza si nous nous rĂ©fĂ©rons au rĂ©cit d’Ammien Marcellin, a Ă©tĂ© offensante. Ils ont arrachĂ© le pouvoir aux Romains qui « s’étaient tenus cachĂ©s » dans leurs « retraites ». ThĂ©odose, en bon stratège qu’il Ă©tait, n’a pas fait cas de la lâchetĂ© des siens auxquels il a conservĂ© « le meilleur accueil ». Il a, par contre, promis le châtiment aux membres de la coalition Mazice.
La soumission de Firmus et de ses partisans n’a Ă©tĂ©, cependant, qu’apparente et momentanĂ©e puisque le gĂ©nĂ©ral romain et ses lĂ©gionnaires, ayant eu vent d’un projet d’attaque, ont dĂ» Ă©vacuer CĂ©sarĂ©e qu’ils ont rĂ©occupĂ©e et attaquer « Sugabaris, situĂ©e Ă mi-cĂ´te du mont Transcellens ». La prise de Miliana, sur les flancs du Zaccar, outre le fait qu’elle est indicatrice de la propagation de la guerre Ă la vallĂ©e du ChĂ©lif, met en Ă©vidence une autre rĂ©alitĂ©. Elle montre que le discours et sĂ©duction non seulement sur ses coreligionnaires romains de Tamazgha centrale. « Les archers de la quatrième cohorte avaient combattu dans les rangs du prince Firmus », note Ammien Marcellin. « Une partie de l’infanterie constantienne avec ses tribus » a prĂŞtĂ© allĂ©geance au mĂŞme prince. Le prĂ©fet FĂ©rice a « fait cause commune avec l’auteur des troubles » et Curandius, « tribun des archers » a « refusĂ© d’aller au combat, et mĂŞme d’engager sa troupe Ă combattre ».
La rĂ©pression de la trahison par ThĂ©odose a Ă©tĂ© fĂ©roce. A Tigarie [11], quelques chefs et dignitaires et le Mazighe Bellènes, « l’un des principaux Maziques » de la rĂ©gion de Miliana qui a bataillĂ© aux cĂ´tĂ©s de Firmus, ont Ă©tĂ© mis Ă mort. La plus grande partie des suppliciĂ©s et des condamnĂ©s Ă©tait toutefois, constituĂ©e par les auxiliaires autochtones qui avaient dĂ©sertĂ©. Le mĂ©contentement suscitĂ© Ă Rome par la mesure disciplinaire que ThĂ©odose a appliquĂ©e est ainsi rapportĂ© par Ammien Marcellin « des soldats qui avaient marchĂ© sous nos drapeaux n’eussent pas dĂ» subir un pareil traitement pour une première faute ».
La sentence dĂ©cidĂ©e par ThĂ©odose Ă la suite du ralliement du camp ennemi par des soldats ordinaires des tribus et des administrations provinciaux, punissait, en faut, un acte de grave. Celui-ci Ă©tait en effet, la manifestation Ă la fois d’une jacquerie politique et de la recherche d’un gouvernement plus juste et moins corrompue. Le collier posĂ© par un tribun « en guise de diadème » sur la tĂŞte de Firmus Ă©tait le signe de la reconnaissance d’une nouvelle autoritĂ©. Cette dissidence a Ă©tĂ© châtiĂ©e avec rigueur par ThĂ©odose qui a dĂ©cidĂ© la mort ou l’amputation des dĂ©serteurs et des collaborateurs, quand ce n’était pas une condamnation au bĂ»cher.
Après la prise de Miliana et les châtiments exemplaires qu’il a ordonnĂ©s Ă Tigarie, le gĂ©nĂ©ral romain a renversĂ© « Ă coups de bĂ©lier le domaine dit de Gallonate » qui se trouvait entre cette ville et Castellum Tingitanum. Les « fortes murailles » qui ceinturaient ce vaste domaine, comme les remparts inexpugnables qui entouraient Tipaza, Ă©taient l’indice de l’insĂ©curitĂ© qui devait rĂ©gner dans cette rĂ©gion oĂą les villes Ă©taient riches et peu nombreuses et les montagnes pauvres et surpeuplĂ©es. La citĂ© qui a Ă©tĂ© la cible de ThĂ©odose, appelĂ©e Ancorarius par l’historien [12], n’était pas Ă©loignĂ©e du fort de Castellum Tingitanum et elle a constituĂ© le lieu de ralliement des Mazices. Leur prĂ©fet FĂ©rice et un de leurs seigneurs appelĂ© Bellènes avaient subi la loi du talion adoptĂ©e par ThĂ©odose en raison de leur ralliement Ă la cause de Firmus. La rage avec laquelle cette tribu a combattu a Ă©tĂ© l’expression Ă la fois de sa haine de l’ennemi et de sa volontĂ© de venger ses chefs. Comme ailleurs, la dĂ©faite a eu comme principale explication la supĂ©rioritĂ© des armes romaines et la discipline.
Chez les Musons, la puissante confĂ©dĂ©ration qui habitait le flanc nord de l’Ouarsenis ou le Dahra, le message du prince Firmus n’a pas Ă©tĂ© moins entendu et moins approuvĂ©. Le mouvement insurrectionnel, compte tenu des territoires qui ont rĂ©sistĂ© Ă la pacification entreprise par ThĂ©odose, a pris l’allure d’une vĂ©ritable rĂ©volution. Des tribus, souvent nommĂ©es, parfois situĂ©es dans l’espace, quelquefois insultĂ©es et amoindries par Ammien Marcellin mais toujours combattantes, ont mis l’ennemi Ă rudes Ă©preuve. Dans l’embrasement de la MaurĂ©tanie Sitifienne et dans le soulèvement populaire gĂ©nĂ©ral Ă©merge en la personne de la princesse Cyria, la sĹ“ur de Firmus, une autre figure militaire. La rĂ©sistance qu’elle a organisĂ©e n’échappe pas, comme l’a Ă©tĂ© celle de ses coreligionnaires et peuple, Ă la disqualification d’Ammien Marcellin.
D’abord parce que cette rĂ©sistance Ă©tait dirigĂ©e par une femme et « l’obstination de son sexe quelle mettait dans ses efforts pour soutenir son frère » pouvait ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme un danger. Ensuite parce que l’argent et probablement le butin, qu’elle a promis sont apprĂ©hendĂ©s par l’historien comme le moteur de la mobilisation de ces « peuplades diffĂ©rentes d’habitudes et de langages ». (DiffĂ©rentes des romains, ça ne vous rappelle rien ?).
Ammien Marcellin n’ignore pas que la dĂ©marche de la princesse Cyria s’inscrit dans l’éthique et les pratiquent de son Ă©poque, et des autres Ă©poques du reste. Ce sont, en effet, les gratifications accordĂ©es aux combattants bĂ©nĂ©voles, mercenaires ou de carrière et la « gĂ©nĂ©rositĂ© » des chefs militaires comme celle de ThĂ©odose dont il a Ă©tĂ© question plus haut, qui ont souvent fait les grandes gloires.
Le miracle aurait pu opĂ©rer ici aussi, en faveur des insurgĂ©s bien entendu, car le gĂ©nĂ©ral romain n’a disposĂ© en territoire ennemi que de 3500 hommes mais la fĂ©lonie « locale » l’a empĂŞchĂ© de se rĂ©aliser. « La multitude » et « l’impĂ©tuositĂ© des masses barbares » ont, toutefois, donnĂ© des sueurs froides Ă ThĂ©odose. Celui-ci a dĂ» battre en retraite et l’armĂ©e romaine aurait Ă©tĂ© certainement rĂ©duite en pièces si la trahison n’avait pas Ă©tĂ© encore une fois au rendez-vous. Les lacunes qui existent au niveau du rĂ©cit d’Ammien Marcellin, et qui sont signalĂ©es par le traducteur, ainsi que le manque de clartĂ© au niveau de certains passages de la narration, ne permettent pas toujours d’avoir une comprĂ©hension juste et nette des Ă©vĂ©nements. Il est cependant clair que la troupe qui a dĂ©livrĂ© ThĂ©odose du terrible Ă©tau dans lequel il Ă©tait enfermĂ© Ă©tait dirigĂ©e par quelques officiers romains et composĂ©e « d’auxiliaires mazices », c’est-Ă -dire de soldats autochtones qui ont fait l’existence et la force de Rome dans cette Tamazgha centrale antique.
Le texte de cet historien, par les redondances qu’il affiche, montre que ces auxiliaires qui sont issus du terroir, et plus prĂ©cisĂ©ment des rĂ©gions pauvres n’ont pas toujours Ă©tĂ© motivĂ©s dans leur engagement. La dĂ©sertion qui a sans doute signifiĂ© Ă leurs yeux la libertĂ© retrouvĂ©e et des conditions de vie meilleures, a Ă©tĂ© une option favorite. MĂŞme si ceux qui ont Ă©tĂ© sĂ©duits par un changement de camp connaissaient les sanctions impitoyables qui les attendaient. Dans « le domaine de Mazuca », la propriĂ©tĂ© d’un frère de Firmus qui se trouvait Ă l’ouest de Cherchell, les auxiliaires qui ont enfreint la loi romaine ont eu le corps brĂ»lĂ© et les « mains coupĂ©es ».
Les lieux où la princesse Cyria et son armée ont poursuivi les adversaires de son frère Firmus ne sont pas spécifiés et ils n’ont pu être identifiés avec certitude par les spécialistes de l’Afrique nord antique. Le retour de Théodose sur Tipaza en février de l’an 373 laisse, cependant, croire que sa mésaventure a été vécue dans les régions montagneuses, qui se trouvaient au sud de Cartennae (Ténès) c’est-à -dire là où il a commencé et là où s’est achevée sa seconde campagne. Le retour dans celle qui est devenue une ville garnison est motivé à la fois par la présence du prince Firmus et des mercenaires [13] qui le servaient et le protégeaient et par la guerre impitoyable que les tribus des régions de Cherchell et de Tipaza faisaient au corps expéditionnaire romain.
Les Bajures, les Cantauriens, les Avastomates, les Cafaves, les Davares [14] et « autres tribus circonvoisines » ont Ă©tĂ© « un ennemi terrible par l’acharnement et son adresse aux armes de trait ». Firmus a donc Ă©tendu sa rĂ©volution Ă toutes ces peuplades qui se trouvaient dans les campagnes et les montagnes de l’Ouarsenis et du Dahra. L’armĂ© infaillible de la traitrise, si familière en Afrique du Nord antique, et sur d’autre continent et en tout temps, est ressortie par ThĂ©odose qui, par promesses, par menaces ou par argent, a Ă©teint le feu de la rĂ©volte et signĂ© l’arrĂŞt de mort et la dĂ©bandade de Firmus. Empruntant le pas de Jugurtha et Ă Juba I ? Ce prince rebelle a abandonnĂ© dans le tell sa femme et ses trĂ©sors et s’est retirĂ© dans les monts Caprarienses, au sud du Hodna.
Firmus a rĂ©ellement gouvernĂ© les territoires libĂ©rĂ©s, car après chaque avancĂ©e, il a laissĂ© « derrière lui l’autoritĂ© dans des mains sĂ»res ». La pacification de chaque territoire, par ThĂ©odose, s’est accompagnĂ©e d’une rĂ©pression fĂ©roce et d’un pillage systĂ©matique. Les riches et grands domaines de Tamazgha centrale Ă©tant Ă feu et Ă sang, le confort de l’armĂ©e romaine n’a pas toujours Ă©tĂ© garanti et tout laisse croire que le paiement de la solde, comme l’amĂ©lioration du « rĂ©gime de nourriture », Ă©taient tributaires des butins de guerre. Le retour du bien-ĂŞtre matĂ©riel a en tout cas donnĂ© des ailes aux troupes de ThĂ©odose qui ont quittĂ© le tell pour les zones sahariennes.
La troisième campagne militaire de Théodose.
Le dĂ©placement des opĂ©rations militaires vers le sud de Tamazgha centrale n’a pas Ă©tĂ© de tout repos car, partout, la rĂ©sistance a Ă©tĂ© prĂ©sente et le nom romain a Ă©tĂ© honni. MĂŞme fugitif et affaibli par la dĂ©fection de ses appuis dans le nord, Firmus a persistĂ© dans la guerre qu’il a dĂ©portĂ©e ailleurs. LĂ , il a créé ce « dĂ©pĂ´t de prisonniers » qu’il a installĂ© dans la ville de Conte, choisie pour « la difficultĂ© de ses approches ». C’est lĂ Ă©galement qu’il a mobilisĂ© les Caprarienses et les Abannes, des tribus qui habitaient au sud du Chott et Hodna. DĂ©faites une première fois par ThĂ©odose, celles-ci ont ensuite demandĂ© « des renforts considĂ©rables aux peuplades Ă©thiopiennes[15] ».
Pour la seconde fois, la première terreur ayant Ă©tĂ© vĂ©cue devant les troupes de la princesse Cyria, le gĂ©nĂ©ral romain a dĂ» battre en retraite devant « l’effroyable retentissement de la marche des colonnes ennemies » et « des conditions aussi inĂ©gales ». Sa bonne Ă©toile lui a, toutefois, permis d’occuper Conte et ses indicateurs allaient faire le reste. Ces Ă©checs dans le sud de Tamazgha centrale ont amenĂ© Firmus Ă retourner dans sa Kabylie natale. Durant les pĂ©riodes de dĂ©tresse, les montagnes escarpĂ©es ont Ă©tĂ© son plus sĂ»r asile et son terrain de prĂ©dilection et sans les « sĂ»res intelligences » qui ont mis ses ennemis Ă ses trousses, les Ă©vĂ©nements auraient certainement pris une autre tournure. La tribu des Isaflenses [16], qui occupait le littoral entre Dellys (Rusuccuru) et Azzefoun (Rusazus) et avait accueilli les fugitifs, a dĂ©ployĂ© une ardeur au combat et une gĂ©nĂ©rositĂ© exemplaires.
Devant « la furie des barbares » Ă©crit Ammien Marcellin, ThĂ©odose a dĂ» « recourir Ă l’ordre de bataille circulaire ». Le prince Firmus apparait dans le rĂ©cit de cet historien comme un hĂ©ros. Il « s’était montrĂ© partout oĂą Ă©tait le danger » et n’a sauvĂ© sa vie que grâce « Ă la bontĂ© de son cheval ». Mazuca fait prisonnier et « mortellement blessĂ© » n’a pas Ă©tĂ© moins hĂ©roĂŻque. Il a dĂ©fendu avec fougue et la cause de son frère qu’il a suivi partout et sa libertĂ© qu’il a conservĂ©e jusqu’à son dernier souffle puisqu’il a prĂ©fĂ©rĂ© se donner la mort en Ă©largissant « sa plaie de ses propres mains ».
LĂ oĂą Firmus a guerroyĂ©, des Romains, et pas des moindres, l’ont soutenu. Selon la loi appliquĂ©e par ThĂ©odose « Evasius, riche citoyen, son fils Florus et quelques autres ont Ă©tĂ© condamnĂ©s au bĂ»cher pour avoir favorisĂ© sous main l’agitateur ». La course infernale s’est poursuivie, car la capture ou la mort de Firmus Ă©tait une question d’honneur, pour ThĂ©odose, et de survie pour le pouvoir de Rome en Afrique du Nord. Les combats engagĂ©s contre des tribus guerrières, comme les combats livrĂ©s aux rochers, aux prĂ©cipices et aux « plus tortueux dĂ©filĂ©s » relevaient donc d’un devoir qui Ă©tait Ă la fois personnel et patriotique. Celui-ci a exigĂ© une grande mobilitĂ© dans un espace hostile de par sa population et de par son cadre naturel.
Après avoir rĂ©duit les Isaflenses, le gĂ©nĂ©ral romain est redescendu sur le Sud-Est de la Kabylie, lĂ ou se trouvaient les Jubales, la tribu d’origine de Firmus. « La barrière des hautes montagnes » a apparemment empĂŞchĂ© de grandes entreprises et la prudence a amenĂ© ThĂ©odose Ă occuper la place forte d’Auzia qui se trouvait sur le territoire voisin des JĂ©salenses. Les montagnards ont Ă©tĂ© partout fĂ©roces vis-Ă -vis de l’ennemi et les capitulations n’ont clĂ´turĂ© que les situations les plus dĂ©sespĂ©rĂ©es. Devant le fort d’Audiense [17], cette tribu s’est soumise sans coup fĂ©rir et a offert Ă ThĂ©odose « des secours en hommes et vivres ». Ce ralliement, qui ne reçoit pas d’explication de la part de l’historien, a insufflĂ© aux troupes romaines le sang neuf qui leur manquait pour atteindre le fugitif. La dĂ©mission a Ă©tĂ© cependant, Ă©phĂ©mère et semble avoir Ă©tĂ© rĂ©flĂ©chie puisque les JĂ©salenses ont plus tard renforcĂ© les rangs d’Igmazen et de Firmus. Leur revirement a Ă©tĂ© châtiĂ© par le gĂ©nĂ©ral romain Ă son retour Ă Audiense.
Lors de ses intrusions dans les montagnes inhospitalières, Théodose a été servi par les places fortes, inoccupées ou en service, qui ont offert au corps expéditionnaire des bases de vie et de repli pratiques et sûres. C’est dans celle de Médiane (Medjana ?) qu’il s’est installé pendant une longue période et a attendu le signal de ses agents de renseignements, des transfuges originaires des différentes tribus. Firmus n’a pas été moins mobile que son poursuivant et c’est chez les Isaflenses qu’il est à nouveau localisé par les informateurs des Romains. La carte de J. Desanges localise cette tribu, avec incertitude toutefois, au Nord-Ouest de la Kabylie tandis que S. Gsell la suppose voisine d’Auzia puisque c’est dans cette forteresse que Théodose s’est retiré en quelques heures. Le repli de ce général est instructif à plus d’un titre.
Il confirme d’abord cette existence dans le temps de nombreux dynastes dans Tamazgha centrale. Igmazen Ă©tait un de ces grands seigneurs et il Ă©tait, de surcroit, indĂ©pendant. Ses sujets Isaflenses vivaient libres et indĂ©pendants puisque l’intrusion de ces Ă©trangers romains sur son territoire a Ă©tĂ© une surprise et une provocation. « D’oĂą viens-tu ? Et que viens-tu faire en ce pays ? » A-t-il demandĂ© Ă ThĂ©odose. Dans cette Tamazgha centrale du IV siècle, les Mazighes, quand ils n’étaient pas citadins et donc susceptibles d’être romanisĂ©s et christianisĂ©s, ont vĂ©cu sous l’autoritĂ© de chefs issus du terroir. Ceux-ci Ă©taient des vassaux de Rome dans les territoires qui Ă©taient contrĂ´lĂ©s par l’occupant, comme l’a Ă©tĂ© Nubel, le père de Firmus. Ils ont Ă©tĂ© des dirigeants indĂ©pendants, dans les contrĂ©es inaccessibles pour l’envahisseur, Igmazen en est une bonne illustration.
il montre ensuite la puissance de ces grands seigneurs qui avaient la capacitĂ© de mobiliser, en très peu de temps, des troupes innombrables. Le lendemain mĂŞme de l’entrevue qu’il a eue avec ThĂ©odose, Igmazen a prĂ©sentĂ© « en ligne près de vingt mille hommes » et tenu « en rĂ©serve des corps masquĂ©s ». Les Romains Ă©crit Ammien Marcellin, « n’avaient Ă leur opposer qu’une poignĂ©e d’hommes ».
il met encore en Ă©vidence enfin, l’hĂ©roĂŻsme de Firmus et son engagement pour la libertĂ©. HĂ©roĂŻque parce qu’il a, comme de coutume, participĂ© Ă la longue confrontation « sur un cheval de haute taille » et narguĂ© son adversaire de « son ample manteau de pourpre ». EngagĂ© parce qu’il a refusĂ© la loi du « tyran ThĂ©odose » et tentĂ© de transmettre son esprit frondeur Ă ses coreligionnaires qui composaient l’armĂ©e de son rival.
Si nous devons tirer des conclusions de l’expĂ©dition du gĂ©nĂ©ral romain, nous dirons que les Ă©checs ont Ă©tĂ© plus nombreux que les exploits. ThĂ©odose a abandonnĂ© le terrain de combat Ă CĂ©sarĂ©e et Ă Addense, devant la princesse Cyria. Il en a fait de mĂŞme dans les secondes batailles qui lui ont livrĂ©es les Caprarienses, les Abannes et leurs auxiliaires « Ă©thiopiens » et devant les Jubales. Impuissant devant Igmazen et Firmus, il a Ă©galement Ă©tĂ© contraint de se replier, de nuit sur la forteresse d’Auzia. Ces dĂ©faits sont expliquĂ©es par plusieurs faits. Ce sont la mobilitĂ© du prince Firmus, l’adhĂ©sion massive de la population Ă sa cause, les contraintes rencontrĂ©es dans le paiement de la solde des troupes de ThĂ©odose et dans leur ravitaillement, les techniques de combat des Mazighes, les difficultĂ©s d’accès et l’étendue des zones montagneuses et le manque de motivation des soldats mazighes incorporĂ©s dans l’armĂ©e romaine.
Après chaque bataille, les dĂ©sertions n’ont pas manquĂ© et, ce, en dĂ©pit des supplices qui ont attendu ceux qui ont eu le malheur d’être capturĂ©s. En exhortant les auxiliaires Ă « s’affranchir de tous les maux » que ThĂ©odose leur faisait endurer, Firmus n’ignorait ni l’état d’esprit de cette soldatesque Ă bon marchĂ©, ni ses dures conditions de vie.
Lors des premiers combats qui l’ont opposĂ© au prince Firmus et au roi Igmazen, l’émissaire de Rome a flĂ©chi non seulement devant les 20 000 hommes qui ont Ă©tĂ© disposĂ©s en ligne par ses adversaires, mais Ă©galement en raison de la dĂ©fection d’une partie de ses troupes qui a Ă©tĂ© sensible aux exhortations de Firmus. Après s’être retranchĂ© dans le fort d’Auzia, ThĂ©odose a regagnĂ© Sitifis oĂą, affirme Ammien Marcellin, il a fait pĂ©rir « Castor et Martinien, deux complices des attentats » du comte Romanus. Ce personnage, rappelons-le, Ă©tait le vĂ©reux gouverneur de la MaurĂ©tanie et l’instigateur de la rĂ©volte de Firmus.
La dernière campagne militaire de Théodose.
Le général romain ne semble avoir quitté la Kabylie, le terrain des dernières opérations que pour recomposer et renforcer ses troupes, car son retour chez les Isaflenses a été caractérisé par sa pugnacité et inauguré par une victoire militaire. La force des armes romaines a, en effet, eu raison d’Igmazen qui signe sa capitulation. Celle-ci est expliquée à la fois par sa sensibilité au malheur qui s’est abattu sur les siens, par son inquiétude quant au sort qu’un désastre plus grand lui préparait et par son impuissance à défaire le lien fraternel qui unissait ses tribus à Firmus. L’abdication d’Igmazen aurait été une vétille si elle ne s’était accompagnée de la mise en place d’un piège réfléchi avec l’ennemi romain d’hier.
Le coup de grâce est ainsi donnĂ©, avec la bĂ©nĂ©diction de ThĂ©odose, Ă la fois Ă « sa nation, qui n’avait que trop tendance Ă favoriser le rebelle » et au prestigieux fugitif qui devient ainsi son otage. InformĂ© de la trahison par Massila, un chef de tribu qui a prĂ©parĂ© l’entrevue de ThĂ©odose et d’Igmazen, Firmus a, comme Juba I, prĂ©fĂ©rĂ© le suicide aux souffrances et au dĂ©shonneur de la captivitĂ©. Le cadavre qui a Ă©tĂ© chargĂ© sur un chameau en 375, et qu’Igmazen a prĂ©sentĂ© en personne Ă ThĂ©odose, n’a Ă©tĂ© reconnu selon l’historien, que par une seule voix.
La dĂ©pouille Ă©tait-elle vraiment celle de Firmus ? Dire oui nous amène Ă nous demander si ce chef militaire n’a pas Ă©tĂ© indirectement incitĂ© Ă la pendaison puisqu’une corde trainait dans sa geĂ´le. Dire non donnerait deux sens possibles Ă cette reconnaissance peu convaincante du cadavre de Firmus. Ou le marchĂ© proposĂ© Ă ThĂ©odose a Ă©tĂ© tronquĂ© et le roi des Isaflenses Igmazen aurait favorisĂ© la retraite dĂ©finitive de son protĂ©gĂ©. Ou les soldats nĂ©cessairement issus du terroir et « le peuple qui avaient Ă©tĂ© appelĂ©s Ă dĂ©clarer s’ils reconnaissaient bien les traits de Firmus » ont tout simplement Ă©vitĂ© de donner une rĂ©ponse satisfaisante Ă l’étranger.
Théodose a reçu la dépouille de celui qui a mis à rude épreuve et sa réputation et ses troupes dans son camp installé au Castellum Subicarence, soit au château de Rusubbicari. Son triomphe a été fêté en fanfare à Sétif.
Mais après la guerre impitoyable qui a durĂ© trois annĂ©es, car la rĂ©volte de Firmus a en fait Ă©clatĂ© deux annĂ©es avant l’envoi du gĂ©nĂ©ral romain en MaurĂ©tanie, l’ingratitude de son pays et la mort l’attendaient Ă Carthage. C’est lĂ , que ThĂ©odose accusĂ© de conspiration, a Ă©tĂ© « calomnie » et dĂ©capitĂ© sur ordre de Gratien.
L’épisode rapporté par Ammien Marcellin a eu son importance dans l’histoire de Rome de Tamazgha centrale antique. L’ingérence d’un gouverneur romain dans un problème de succession dans une puissante famille royale Kabyle a abouti à une révolution. Celle-ci a été servie à la fois par la stature et la position de son guide, riche aristocrate mazighe et chrétien éduqué à l’école romaine, et par ce sentiment de fraternité et de solidarité que des tribus entières ont exprimé au frère rebelle. Les liens de sang ont-ils été le seul facteur de rapprochement entre un prince qui a vécu de manière royale dans les arcanes du pouvoir romain d’un côté et tribal de l’autre côté, et des montagnards qui étaient issus de différentes régions ?
La lecture attentive du récit de cet historien montre que la Kabylie profonde a, certes, conservé son système tribal et sa chefferie traditionnelle qui ont reconduit les valeurs ancestrales. L’empressement que les tribus ont mis dans la mobilisation des troupes à chaque appel, comme la férocité qui s’est manifesté dans la destruction des cités symboliques de l’oppression et de l’aliénation, sont indicateurs de ce refus de la domination étrangère.
Firmus a rompu les liens avec Romanus le prédateur pour des raisons à la fois personnelles et politiques. L’installation des membres de sa famille sur une grande partie du littoral de la Maurétanie et l’influence que ceux-ci ont exercée sur les gentes qui vivaient à proximité de leurs grands domaines ont fait de lui le libérateur. Après l’échec de la main tendue, Firmus s’est distingué, comme ses prédécesseurs Massinissa et Jugurtha, par son don de l’ubiquité.
Durant ses trois années de résistance affichée, il a sillonné Tamazgha centrale dans tous les sens et été servi par des tribus nombreuses par devoir fraternel et par devoir politique. Il a aussi brillé par son héroïsme et son sens du combat dans une nature qui lui a offert ses ravins et ses sommets comme refuges.
L’adversité, qui a finalement été plus forte que le courage de la révolte, se résume dans les quatre points faibles qui ont été à l’origine de l’écrasement des Mazighes. L’un est l’archaïsme des moyens de combat, ou plutôt cette absence d’armement puisque les chevaux et les javelots ont été atouts de fortune. L’autre est la technique de la guérilla qui était efficace en zone montagneuse, mais limitée, en terrain accidenté comme en terrain plat, car contraire au sens de la discipline qui faisait la force des Romains. Le troisième est la puissance matérielle, militaire de l’armée adverse et la stratégie réfléchie et pragmatique qui l’a soutenue. Le dernier est l’arme de la trahison qui a achevé les épopées les plus prometteuses.
Les troupes de Théodose ont surtout fait leurs preuves dans les zones montagneuses du Zaccar, de l’Ouarsenis et de la région d’Auzia où la sédition s’est déportée. Là , les auxiliaires natifs du pays ont ahané, souvent sans vivres et sans solde, et chèrement payé la désertion qui pouvait mettre fin à leur servitude. C’est cette même force destructrice des troupes romaines et les châtiments inhumains qui ont accompagné leurs campagnes qui ont poussé à la démission, à la collaboration et à l’échec des causes les plus nobles et les plus justes.
Takfarinas Azwaw.
La princesse Cyria a combattu les Romains. La Reine Dihya les Arabes. La Reine Fadhma N-Soumeur les Français. Nous attendons impatiemment la naissance de la femme Kabyle qui combattra le pouvoir coloniale d’Alger qui brĂ»le nos arbres fruitiers, nos forĂŞts, assassine nos frères, nos enfants, nos voisins, maltraite notre peuple depuis 48 ans.
Source : ils ont défié l’empire.
Auteur : Ouarda Himeur-Ensighaoui.
Notes [1] l’ancienne Cherchell.
[2] ou Salmaces puisque le texte latin comporte les deux orthographes.
[3] le titre de comte était équivalent à celui de gouverneur militaire. Il était la distinction la plus élevée d’Afrique.
[4] le lieu n’a pu être identifié par les spécialistes de géographie antique.
[5] la politique des otages a de tout temps été pratiquée par les belligérants et, ce quel que soit le pays. Elle était un paravent contre la félonie et une garantie du respect des décisions prises par deux camps ennemis lors de pourparlers. Des otages pouvaient également être échangés en temps de paix par des personnalités militaires ou par des nations afin de pallier toute velléité de trahison.
[6] Cette saison a, malgré les inconvénients qui sont soulignés par Théodose, toujours été choisie comme début des expéditions militaires. Elle a l’avantage de mettre les troupes romaines à l’abri du besoin alimentaire, les silos de l’ennemi étant alors la cible des pillages.
[7] Mont Ferrat ou Ferratus, est le Jerjer.
[8] Augustes l’a peuplé de vétérans en 31 av. J.-C.
[9] la découverte d’une inscription a permis à S. Gsell d’affirmer que ce lieu, habité par le frère de Firmus, était situé sur la rive droite de la Soummam, à 25 km environ et au Sud-ouest de Tiklat, l’antique Tubusuctu.
[10] Sur le plan ethnique et dans les temps les plus reculés, les habitants du nord Afrique étaient appelés Mazices (par ETHICUS) Maxyes (par JUSTIN) et Maxitains (que JUSTIN confond d’ailleurs avec Massyles), Mazyes ou Mazaces. Ces différentes transcriptions d’un même terme figurent dans les textes anciens d’auteurs grecs et latins. Dans le récit d’Ammien Marcellin, Mazices se réfère à une confédération que J. DESANGES et G. CAMPS situent dans l’Ouarsenis. La bataille qu’ils ont livrée à Théodose a eu lieu à proximité de Castellum Tingitanum (Chlef).
[11] Kherba, au Nord-Ouest de Chlef.
[12] G .Camps pense que ce mont est, en fait, constituĂ© de « l’ensemble des petits massifs situĂ©s Ă l’ouest du Zaccar, au sud et Ă l’ouest de Cherchell, y compris le plateau du Dahra ».
[13] Les mercenaires étrangers ont toujours occupé la fonction de garde rapprochée. Celle qui a viellé au salut de Juba I était Gauloise et espagnole. La garde prétorienne de Jules César était composée de Mazighes.
[14] la dĂ©couverte de nouvelles inscriptions (sur les pierres tombales, les bornes kilomĂ©triques, les vestiges de construction, etc.), sources directes et dignes de foi pour la correction de l’histoire, a permis Ă G. Camps de mieux localiser les Bavares, ou Davares. Ceux-ci, Ă©crit-il, ont constituĂ© deux groupes ethniques. L’un habitait « dans l’ouest de Tamazgha centrale, vraisemblablement dans la zone montagneuse presque ininterrompue qui va des Traras Ă l’Ouarsenis ». L’autre formait « une puissante confĂ©dĂ©ration de montagnards qui habitaient non loin de la Numidie » et Ă©tait localisĂ©e entre l’Ampsaga (Assif* Rummel) et la Sava (la Soummam). Les Kotama Ă©tait une de ses tribus.
[15] Il s’agit des populations sahariennes vraisemblablement les descendants des touaregs.
[16] les Isaflenses seraient les Flissa ou Iflissen, qui occupaient ce littoral et étaient armuriers.
[17] Sour el ghozlane.
*Maurétanie Césarienne.
J’espère que les anglophones kabyles, mazighes modifieront ce texte