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Certains journaux arabes ont récemment relaté dans les détails un accrochage qui a mis ‎en prise une étudiante islamiste revêtue d’un niqab, (sorte de tchador) et le vénérable ‎Cheikh d’Al Azhar, en visite à l’une des classes d’université. Ce dernier avait intimé l’ordre à l’étudiante d’enlever son attirail en sa présence en des termes jugés ‎autoritaires et non islamiques par certains. Le Cheikh motiva la décision de son ukase ‎par le fait que le niqab relevait des us et coutumes et non d’un édit religieux. Ce qui ‎est formellement contesté par certains milieux rigoristes, qui crièrent à la trahison, à ‎l’arbitraire, allant jusqu’à contester son autorité en la manière et d’être à la solde du ‎régime en place. Notre vénérable Cheikh dût essuyer les pires calomnies et ne manqua ‎pas de s’attirer les foudres et les ires des fondamentalistes religieux de tous bords, qui ‎l’accusèrent de tous les maux de la société arabo-musulmane.

Cet incident entre ‎l’étudiante et le vĂ©nĂ©rable Cheikh d’Al Azhar a trouvĂ© des Ă©chos mĂŞme dans les ‎medias europĂ©ens, en particulier anglo-saxons, qui ne manquèrent pas de commenter ‎l’évènement en des termes ironiques sinon amusants. DĂ©sormais, nul ne pourrait ‎s’étonner de ce que les choses en soient arrivĂ©es lĂ . On eĂ»t dit que les musulmans ont ‎perdu tout sens de la mesure, lorsqu’ils se sont jurĂ© de se chamailler pour un bout de tissu, qui a pris des proportions exorbitantes. D’or et dĂ©jĂ , cette affaire ne s’est pas ‎limitĂ©e aux pays arabo-musulmans, mais a gagnĂ© aussi les pays europĂ©ens oĂą rĂ©sident ‎une grande communautĂ© musulmane, qui se voit pointĂ©e du doigt Ă  cause de ce qu’on ‎appelle la « question du foulard ».

Tout être raisonnable admettrait volontiers et ‎aisément que l’habit n’est rien d’autre qu’un moyen pour se protéger des éléments et ‎qu’il peut varier d’une région à une autre selon les conditions climatiques du lieu où vit ‎la personne concernée. Un homme se trouvant sous une latitude boréale ne peut s’habiller de la même façon qu’un autre se trouvant sous les tropiques ou l’équateur et ‎encore moins dans un désert.

Mais hélas, en matière de religion, la logique perd tout ‎son sens chez les maximalistes tenant d’une religion donnée ou plutôt de l’interprétation qu’ils en font, lorsqu’ils s’ingénient à trouver dans les textes sacrés et ‎hadiths ce qui réconfortent leur point de vue, quitte à tomber dans l’équivoque. ‎

L’habit, tel que préconisé par la religion, selon le point de vue religieux, au lieu d’être ‎une protection contre les éléments, devient alors un symbole d’appartenance à un ‎courant particulier ou à une secte donnée. Pour certains(es), il est plus que cela, il est ‎devenu la marque qui différencie le croyant ou la croyante des autres. Sont apparus, ‎récemment, dans le paysage national et même à l’étranger, d’étranges attirails, aussi ‎bien féminins que masculins. Des hommes dans les rues des villes européennes qui ‎sont habillés à la pachtoune et des femmes portant des bourqas ou des tchadors avec ‎des lunettes et des gants, en plein été.

Des petites filles qui sont renvoyĂ©es de l’école, ‎parce que leurs parents persistent Ă  vouloir leur porter le foulard dit islamique, ‎évoquant pour cela la libertĂ© du culte. On est parfois amusĂ© par le comportement des ‎adolescentes musulmanes. Combien de fois, n’ai-je pas vu de jeunes filles habillĂ©es Ă  ‎l’europĂ©enne, portant des pantalons jeans serrĂ©s, qui mettent en valeur leurs attributs ‎fĂ©minins, avec une pointe d’élĂ©gance, mais qui se cachent les cheveux avec un foulard dit islamique. Ce qui fait dire Ă  certains non sans vulgaritĂ©, « qu’elles se cachent la tĂŞte ‎et se dĂ©couvrent le c… ». Je laisse cette image Ă  l’apprĂ©ciation du lecteur.

En fait, si ‎l’essence du commandement religieux à la femme est de faire preuve de pudeur, en pratique on assiste au contraire. Et le foulard est là, en signe d’obédience et de ‎soumission, plus par conformisme que par conviction. L’autre extrême est représentée ‎par une importation saoudienne et étrangère à ces contrées. Combien de fois n’ai-je pas vu, en plusieurs endroits, des femmes de tous âges, couvertes de noir de la tête ‎aux pieds (pour ne pas dire de pieds en cap), et avec des gants – sortes de tchador ou ‎khimar que portent les femmes saoudiennes et celles des pays du Golf - et portant des ‎lunettes noires. Pour ces femmes, le vêtement est signe ostentatoire d’appartenance à ‎une secte donné ou à un courant religieux particulier. Il s’agit là d’une affirmation ‎d’une identité religieuse avec la volonté de l’afficher publiquement.

En somme, il s’agit de faire Ă©tat d’une appartenance Ă  une idĂ©ologie bien dĂ©terminĂ©e, « celle des ‎sources anciennes ». Le haĂŻk de nos mères et grand-mères a Ă©tĂ© Ă©vincĂ© par le nouvel ‎habit fĂ©minin oriental plus conforme aux prescriptions religieuses et donc, selon cette vision, plus musulman. Un observateur averti ne manquera pas de relever que les ‎jeunes femmes qui observent ces règles susdites vivent un paradoxe et des ‎contradictions visibles, tiraillĂ©es entre tradition et modernitĂ©.

Un exemple de ‎tiraillement entre tradition et modernité parmi d’autres est celui que l’on observe sur ‎nos plages, durant les journées chaudes d’été, où l’on observe de jeunes femmes patauger dans la mer, portant des vêtements de ville, qui ne sont pas conçus pour la ‎natation. Une fois le corps mouillé, elles ont l’allure des statues grecques sans ‎toutefois, en avoir le charme hellénique. Un spectacle insolite analogue se présente ‎aussi sur les terrains de sport, où les jeunes filles, voulant s’exercer sont obligées de ‎porter un attirail qui entrave ses mouvements corporels, parce qu’il n’est pas conçu ‎pour le sport.

Le poids du contrĂ´le social et la soumission empĂŞchent toute vellĂ©itĂ© de ‎rĂ©flexion et encore moins de rĂ©bellion. Un jour, en mĂ©ditant sur les chamailles au sujet ‎de la tenue vestimentaire des femmes citadines d’aujourd’hui, feu ma grand-mère, qui ‎comme les femmes amazighes de sa gĂ©nĂ©ration, n’avait connu de son temps que misère ‎et privation, me dit philosophiquement que « le mal est fait Ă  l’esprit, qui se dĂ©range et c’est le corps ‎qui en souffre » Sages paroles. ‎

Mimoun

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Traduction et adaptation d’un texte dans une langue Ă©mergente : cas du Petit Prince en amazighe

16 juin 2006

Introduction

L’objet de cette communication est de prĂ©senter une expĂ©rience de traduction du français vers l’amazighe dont je suis l’auteur. Il s’agit de la traduction du cĂ©lèbre conte de Saint-ExupĂ©ry : Le Petit Prince.

Cette présentation portera essentiellement sur les difficultés d’adaptation d’un contenu initialement en français vers une langue émergente qu’est l’amazighe. Nous aborderons particulièrement les difficultés du passage d’un texte écrit (ici le français) vers un écrit oralisé (l’amazighe en construction) et les problèmes liés au choix du vocabulaire ou liés à la syntaxe et à la stylistique. Nous essayerons également d’analyser les limites de la production d’un texte amazighe à la fois standardisé sur le plan linguistique et proche de la langue maternelle et de l’espace socioculturel de l’enfant.

De la mémoire des mots et de l’émigration des cultures

L’itinéraire historique et étymologique d’un vocable ou d’un concept suit souvent le mouvement et le parcours de l’homme qui le détient. Une notion passe de proche en proche à la propriété de celui qui l’accepte et l’utilise. Une notion se transmet de proche en roche et appartient à celui qui l’accepte et l’utilise. Une notion peut voyager d’une culture à une autre, jusqu’à devenir universelle et appartenir au patrimoine humain.

C’est ainsi que dans le bassin méditerranéen, berceau des cultures et des civilisations, plusieurs peuples ont contribué à la construction d’un fonds culturel, mythologique, philosophique et lexical riche et commun.

Avant l’invention de l’écriture, les échanges linguistiques entre les cultures se faisaient par le biais de l’oralité. L’origine de certains mots, de certains contes ou de certains concepts est souvent énigmatique et renvoie forcément au socle commun d’une même région culturelle, habitée ou fréquentée par différents peuples.

La langue et la culture amazighes, ancrĂ©es dans la rĂ©gion mĂ©diterranĂ©enne - l’une des civilisations les plus anciennes de cette rĂ©gion - a certainement contribuĂ©, Ă  cĂ´tĂ© des autres cultures, Ă  la construction du socle culturel et linguistique commun et Ă  l’émergence de la pensĂ©e humaine universelle. En analysant par exemple le fonds lexical commun entre le grec et l’amazighe, l’on s’aperçoit de l’existence de centaines de mots communs aux deux langues et Ă  d’autres langues de la rĂ©gion [1]. MĂŞme constatation en ce qui concerne le substrat mythologique ou philosophique. Un conte peut exister sous diffĂ©rentes versions d’une rĂ©gion Ă  une autre et d’une culture Ă  une autre dans une mĂŞme aire gĂ©ographique. Le mythe d’Atlas ou celui d’Anzsar, par exemple, est narrĂ© diffĂ©remment selon un canevas propre Ă  chaque rĂ©gion.

MĂŞme constatation dans le domaine du patrimoine symbolique et artistique. Plusieurs signes et symboles des arts populaires sont communs aux peuples mĂ©diterranĂ©ens. On parle mĂŞme de l’emprunt de plusieurs lettres du système latin, devenu universel, du fonds symbolique libyque et Tifinaghe . [2] Les Ă©changes entre deux ou plusieurs cultures limitrophes est un phĂ©nomène naturel. Aujourd’hui, avec l’explosion des moyens de communication, ce phĂ©nomène s’étend mĂŞme Ă  des cultures très diffĂ©rentes, et appartenant Ă  des aires gĂ©ographiques souvent très Ă©loignĂ©es. La culture va incessamment devenir universelle et, de proche en roche, va transcender l’identitĂ© des peuples.

L’amazighe : de l’oral Ă  l’écrit

Bien que les premiers essais de transcription de l’amazighe remontent au Moyen Age avec les travaux de Awzal, le passage de la langue amazighe de l’oral à l’écrit s’est fait depuis l’arrivée des ethnologues européens en Afrique du Nord, il y a plus d’un siècle. Ce passage a commencé par la transcription et la fixation de la littérature orale sous forme de contes, de poésies, etc., et par la transcription de récits de la vie quotidienne racontée par les locuteurs de cette langue.

Au début de l’indépendance, une génération d’instituteurs et d’intellectuels amazighs passent de la phase de la transcription à celle de la production littéraire proprement dite, et parallèlement, à la traduction de quelques œuvres du patrimoine littéraire universel (B. Brecht, W. Shakespeare…), avec souvent une intervention et une adaptation volontaire du contenu de ces œuvres. Ces traductions et ces productions littéraires se font évidemment en dehors du circuit officiel lié au statut de la langue. Bien qu’il s’agisse apparemment d’une nouvelle donne, l’appropriation de la pensée universelle par l’amazighe existe réellement depuis toujours par le biais des échanges culturels entre les peuples.

Cependant, l’amazighe, langue émergente en passage de l’oral à l’écrit, a besoin de se réinscrire dans l’universel comme langue reflétant une culture méditerranéenne millénaire, ouverte et tolérante. De plus, elle a besoin de s’approprier des moyens modernes pour sa transmission et pour la diffusion des valeurs humaines qu’elle véhicule et du savoir ancestral qu’elle détient.

Traduire le Petit Prince

J’arrive maintenant Ă  l’objet de cette communication, celui de ma propre expĂ©rience dans le domaine de la traduction et de l’adaptation d’une Ĺ“uvre littĂ©raire. Il s’agit du cĂ©lèbre conte d’Antoine de Saint-ExupĂ©ry « Le Petit Prince », Ĺ“uvre traduite du français vers l’amazighe. Ce conte, bien qu’il ait Ă©tĂ© vraisemblablement inspirĂ© d’une tradition orale saharienne, a Ă©tĂ© adaptĂ© lui-mĂŞme Ă  une nouvelle culture, « le français », et Ă  une nouvelle Ă©poque, « 1943 » (pendant la Seconde Guerre mondiale). Le conte contient donc des notions et un vocabulaire moderne très Ă©loignĂ©s de ceux utilisĂ©s dans la vie quotidienne du dĂ©sert.

Pourquoi le Petit Prince ?

Outre qu’il s’agit d’un conte destiné à la jeunesse (de 7 à 77 ans, comme dirait Tintin) c’est une des œuvres qui véhicule les valeurs nobles de l’amour, l’amitié, l’altruisme et la solidarité. Ces valeurs coïncident justement avec le cadre général dans lequel la communauté amazighe s’inscrit et qu’elle aspire à véhiculer. Le Petit Prince étant l’une des œuvres les plus lues et les plus traduites dans le monde, elle a été adaptée à pratiquement toutes les langues parlées de la planète. La dernière traduction en date (mai 2005) est sa traduction en Toba, langue indigène parlée par une communauté aborigène de l’Argentine. Le Petit Prince de Saint-Exupéry est le deuxième livre traduit en cette langue après le Nouveau Testament.

La deuxième raison qui m’a poussé à traduire et adapter ce conte dans ma langue maternelle est le fait que l’auteur y fasse parler le Petit Prince avec tantôt un serpent ou un renard, tantôt avec une fleur, un astre ou un volcan. Ceci coïncide parfaitement avec la mythologie et la cosmogonie amazighes.

La troisième et dernière raison, c’est que ce conte se passe dans le dĂ©sert saharien, rĂ©gion touarègue et amazighe par excellence. Et comme je suis moi-mĂŞme issu d’une famille nomade de cette rĂ©gion, j’ai donc dĂ©cidĂ© de faire profiter les enfants d’une traduction amazighe de ce conte qui me sĂ©duit tant depuis mon enfance. Bien que le Petit Prince ait Ă©tĂ© auparavant traduit en tamachaq au dĂ©but du siècle dernier, et en kabyle en l’an 2004, j’ai dĂ©cidĂ© d’ajouter une version marocaine qui ne fera qu’enrichir mon expĂ©rience en traduction [3] et Ă©largir le rĂ©pertoire des traductions du Petit Prince en langue amazighe.

La langue de traduction

Le conte a été traduit en amazighe, langue orale dont l’écriture est en construction. Malgré les tentatives de standardisation de la langue amazighe, les dialectes sont actuellement les seuls à êtres pratiqués, à l’écrit comme à l’oral.

Le lectorat cible

Le Petit Prince traduit en amazighe est un conte destiné en premier lieu à la jeunesse, mais, en espérant qu’il soit lu et apprécié par tous, sans distinction d’âge.

« Le Petit Prince » est donc une Ĺ“uvre littĂ©raire « cĂ©lèbre », traduite d’une langue internationale, le français, vers une langue en construction, l’amazighe, et destinĂ©e Ă  un lectorat de jeunes. Ce sont ces conditions particulières qui ont fait toute la difficultĂ© de cette traduction.

Quelles sont les difficultĂ©s que j’ai rencontrĂ©es pendant la traduction de cet ouvrage ?

La première difficultĂ© est Ă©videmment liĂ©e au statut juridique de la langue amazighe et Ă  sont Ă©tat de langue en cours de standardisation. Etant donnĂ© que l’amazighe est une langue Ă©mergente et en cours de normalisation, j’ai Ă©tĂ© forcĂ© d’utiliser, comme base de ma traduction, le parler que je maĂ®trise le mieux, Ă  savoir, le parler du sud-est marocain. Bien entendu, si j’avais exclusivement utilisĂ© ce parler, aussi riche soit-il, je n’aurais jamais traduit ce conte. La version traduite que je propose est d’emblĂ©e destinĂ©e Ă  une frange rĂ©duite de lecteurs. Il s’agit des locuteurs d’une variante rĂ©gionale du sud-est marocain bien que cette variante soit proche Ă  la fois de la variante du sud « tachelhit » et du centre « tamazighte » En plus, Ă©tant donnĂ© que la langue amazighe ne vient que rĂ©cemment d’être introduite dans les Ă©coles, les enfants n’ont pas encore acquis les compĂ©tences nĂ©cessaires pour lire un tel ouvrage. Ajoutant Ă  ce problème celui de la graphie Tifinaghe avec laquelle le conte a Ă©tĂ© transcrit. Cet alphabet, non maĂ®trisĂ© par une grande majoritĂ© de lecteurs habituĂ©s Ă  lire l’Amazighe en graphie latine ou arabe, rĂ©duit encore plus le nombre de lecteurs potentiels.

Ceci dit, quels sont les problèmes de traduction au sens linguistique que j’ai rencontrĂ©s en adaptant le contenu de cette Ĺ“uvre, exprimĂ© en français, vers l’amazighe ?

La première difficulté est évidemment celle du lexique. Cependant, étant donné que les événements du conte se passent dans un désert, le vocabulaire lié à cet espace est riche et varié dans le parler du sud-est marocain, région subdésertique à cheval entre la montagne et le désert. Le lexique de base utilisé par l’auteur du Petit Prince trouve d’emblée son équivalent dans le parler amazigh du sud-est marocain, du moins, compte tenu de mes modestes connaissances. La difficulté est de choisir le lexique le plus simple, le plus proche de l’univers de l’enfant et appartenant autant que possible à un lexique commun à tous les dialectes.

Cependant, un ensemble de vocables et de notions exprimĂ©es en français ne trouvent pas leur Ă©quivalent en amazighe, du moins dans le parler que je maĂ®trise le mieux, Ă  commencer par le titre mĂŞme du conte. Le concept de Prince, par exemple, n’existe pas dans la culture amazighe. Mais, Ă©tant donnĂ©e que celui du Roi est bien prĂ©sent et mĂŞme sous diffĂ©rentes formes (agellid, amnukel, amghar…) la dĂ©rivation du concept de Prince (agldun) s’avère simple et convenable. Cette notion de Prince existe Ă©galement dans les diffĂ©rents lexiques de nĂ©ologie Ă©laborĂ©s par les amazighisants tel Feu Mouloud Mammeri… Mais ce n’est pas toujours le cas !

Il est Ă©vident que les vocables comme : la soif (fad), le vent (azwu), l’amour (tayri), le coucher de soleil (aghelluy n tafuyt), le puits (anu), le mouton (izimer), la fleur (aledjig), le renard (abaghugh), l’étoile (itri), le ciel (igenna), le serpent (ifigher), le jour (ass), la nuit (idt), les larmes (imettawen), la vie (tudert), l’eau (aman), etc.., qui reviennent souvent dans le conte du Petit Prince, ainsi que des notions comme l’amitiĂ© (tiddukla), la fraternitĂ© (taymat), la libertĂ© (tilelli)…etc., sont des notions courantes dans le vocabulaire quotidien de la culture amazighe. Cependant, bien que le conte du Petit Prince se dĂ©roule dans le dĂ©sert, le vocabulaire utilisĂ© par son auteur n’appartient pas toujours Ă  cet espace et ne renvoie pas toujours Ă  la vie et aux traditions des nomades. Une bonne partie du lexique utilisĂ© appartient au vocabulaire moderne, ou renvoie Ă  une culture diffĂ©rente de celle du Sahara. C’est ainsi que des vocables comme : moteur, avion, rĂ©verbère, boa, astĂ©roĂŻde, cravate, etc., ainsi que des notions comme orgueil, ennui, absurditĂ©, etc. sont des notions inhabituelles dans l’usage quotidien de l’amazighe, du moins Ă  ma connaissance. A partir de lĂ , comment donc procĂ©der pour traduire des notions Ă©trangères Ă  la culture et la langue amazighe ?

La consultation des dictionnaires

Les lexiques classiques des autres parlers amazighs s’avère nĂ©cessaire et souvent pratique pour vĂ©rifier la prĂ©sence d’un vocable donnĂ© dans une autre aire gĂ©ographique. Ensuite, la consultation du lexique de nĂ©ologie est un passage obligĂ©, en particulier le cĂ©lèbre « Amawal » [4]

Extension sémantique

Plusieurs termes en français ne trouvent pas leurs Ă©quivalents exacts dans l’amazighe. Toutefois, certains vocables proches, ou renvoyant aux mĂŞmes concepts, ont pu ĂŞtre adaptĂ©s Ă  la culture amazighe. Exemples : Le mot planète a Ă©tĂ© substituĂ© au mot Ă©toile (itri) ; Le mot Ă©glise a Ă©tĂ© remplacĂ© par le mot mosquĂ©e (tamzgida) ; Le mot punition a Ă©tĂ© rapprochĂ© du mot amende (izmaz), etc.

La restitution du vocabulaire ancien

SimultanĂ©ment, j’ai procĂ©dĂ© Ă  la restitution des anciens termes mĂ©morisĂ©s par les personnes âgĂ©es et mĂ©connus dans le langage des jeunes. Exemples : Les chiffres. Dans mon parler, on utilise la langue arabe pour dĂ©signer les chiffres Ă  partir de quatre. J’ai donc restituĂ© les noms amazighs des chiffres quatre (koz), cinq (semmus), six (sdis), etc. Autres exemples : Le mot aider (aws) a Ă©tĂ© substituĂ© au mot (âawen) d’origine arabe. Se dĂ©pĂŞcher (ghiwel), mentionner (bder), le pardon (Asurf), la rouille (tanikt), le boulon (takcrirt), malgrĂ©-lui (ccil-as), le radeau (agherrabu), le pommier (adeffuy), etc.

Lorsque cela s’est avĂ©rĂ© nĂ©cessaire, j’ai Ă©galement utilisĂ© des locutions et des idiomes pouvant renvoyer Ă  la valeur sĂ©mantique proche du terme français. Exemples : La phrase : « Il a Ă©tĂ© choquĂ© » a souvent Ă©tĂ© traduite (ulin as idammen) qui littĂ©ralement veut dire « le sang lui monte » Ă  la place de (iqelleq) qui est d’origine arabe. La phrase : « Il faut ĂŞtre indulgent avec les grandes personnes » a Ă©tĂ© traduite (medden imeqranen, ssurfat ten, ad ur fellasen ttawim)... LittĂ©ralement : « il faut pardonner les grandes personnes et ne pas les prendre (au sĂ©rieux) », etc.

Dérivation lexicale

Certains vocables auxquels je n’ai pas trouvĂ© de correspondants en amazighe, ont parfois Ă©tĂ© forgĂ©s Ă  partir du nom ou du verbe renvoyant Ă  cette notion, prĂ©sente quant Ă  elle, dans le langage usuel. Exemples : Le nom tanegmirt, (proie) est dĂ©rivĂ© du verbe gmer (chasser) ; Le nom tamskant (dĂ©monstration), a Ă©tĂ© forgĂ© Ă  partir du verbe sken (montrer) ; Le nom agldun (prince), a Ă©tĂ© forgĂ© Ă  partir du nom Agellid (roi) ; Le nom gartuga (mauvaise herbe), a Ă©tĂ© forgĂ© Ă  partir du mot tuga (herbe) et du prĂ©fixe gar (mauvais, faux) ; Mauvaise graine (garamud), Ă  partir de graine (amud) et du prĂ©fixe (gar)… etc.

Lorsque la dérivation directe n’était pas évidente, ou lorsque le terme existait dans un autre parler, je n’ai pas hésité à l’emprunter, à l’utiliser et à l’adopter.

Les emprunts

-  L’emprunt intra-dialectal : Plusieurs mots utilisĂ©s pour traduire le « Petit Prince » n’appartiennent pas au parler de base que j’ai utilisĂ©, mais Ă  un autre parler du mĂŞme espace gĂ©ographique. Exemples : Le mot iheyya (joli, bon), a Ă©tĂ© substituĂ© au terme ihla d’origine arabe, utilisĂ© dans mon parler ; Le mot inmala (proche) a Ă©tĂ© substituĂ© Ă  iqerreb Ă©galement d’origine arabe ; Le nom tifawt (matin) a Ă©tĂ© substituĂ© Ă  sbah encore une fois d’origine arabe. Le verbe rmigh (ĂŞtre fatiguĂ©) Ă  la place de (uhlegh)… etc.

Souvent, j’ai simultanĂ©ment utilisĂ© des synonymes en usage dans ce mĂŞme espace gĂ©ographique pour enrichir le vocabulaire. Exemples : Les verbes irw, izi et ighuda (ĂŞtre jolis, bon) ; Istegh et ittiqs (Ă©clater)… etc.

-  L’emprunt inter-dialectal : Chaque fois qu’un vocable Ă©tait inconnu dans les parlers de notre rĂ©gion, j’empruntais alors celui-ci Ă  un autre parler plus ou moins proche, souvent en utilisant les dictionnaires disponibles. Exemples : Iilell (mer), zzider (endurance), asirem (espoir), irwas (ressembler) ; waqila (peut ĂŞtre), taghlaghlt (Ă©chos), aghanib (crayon, stylo), tawaghit (incident)… etc.

L’emprunt aux autres parlers n’a cependant pas Ă©tĂ© systĂ©matique. Souvent, pour faciliter la lecture du texte, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© garder les vocables utilisĂ©s et bien intĂ©grĂ©s dans l’usage quotidien bien qu’ils soient empruntĂ©s aux autres langues. Exemples :

— Les emprunts Ă  l’arabe : Jjib (poche), asanduq (caisse), yumen (croire), akursy (chaise), iwhen (il est facile)… etc.

— Les emprunts au français : Amaksyan (mĂ©canicien), amutur (moteur), adiktatur (dictateur), minut (minute)… etc.

— Les emprunts aux autres langues, et au lexique universel : Aboa (boa), el-bridj (bridge), golf (golf), kravat (cravate), mil (mil), astronom (astronome), ateleskop (tĂ©lescope), diamand (diamant)… etc.

Néologie

Bien que l’emprunt inter-dialectal soit souvent considĂ©rĂ© comme Ă©tranger pour un jeune lecteur amazigh ne sachant que son parler maternel, la vraie nĂ©ologie est celle puisĂ© dans les lexiques modernes Ă©laborĂ©s par les amazighisants, et diffusĂ©s dans les milieux associatifs. Le plus connu, le mieux diffusĂ© et le plus pratique est l’Amawal Imdyazen. C’est Ă  partir de ce manuel que j’ai puisĂ© l’équivalent en amazighe d’un certain nombre de termes inconnus dans nos parlers. Exemples : Unugh (dessin), anazur (artiste), turda (opinion), tasertit (politique), adrug (mystère), uttun (numĂ©ro), adlis (livre), tamsirt (leçon), amaynu (nouveau), ameghrad (universel), taksna (tragĂ©die)…etc.

Voici un extrait du Petit Prince en français suivi de sa traduction en amazighe. Il s’agit du Chapitre XXIII. L’un des plus courts chapitres du conte, mais l’un des plus riches en informations et en morale.

-  Bonjour, dit le petit prince.
-  Bonjour, dit le marchand. C’était un marchand de pilules perfectionnĂ©es qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire.
-  Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
-  C’est une grosse Ă©conomie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On Ă©pargne cinquante-trois minutes par semaine.
-  Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
-  On en fait ce que l’on veut... " Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes Ă  dĂ©penser, je marcherais tout doucement vers une fontaine... "

(GIF)

Dans ce court chapitre, on peut relever trois types de vocables :
-  Trois nĂ©ologismes : agldun (Prince) ; atrar (moderne, mis pour perfectionnĂ©) ; smumraw (cinquante).
-  Trois emprunts : minut (minute) ; el-kina (pilule) ; asbbab (marchand).
-  Le reste est constituĂ© de mots appartenant au lexique fondamental de tamazight. J’estime que plus de 70% du lexique utilisĂ© dans la version française du Petit Prince, trouve son Ă©quivalent dans le lexique de base amazighe. Il est important de noter qu’un certain nombre de mots sont considĂ©rĂ©s comme des emprunts inter-dialectaux. Exemple : akud (temps) ; imalas (semaine) Ă©tant deux vocables qui d’habitude, ne sont utilisĂ©s que dans le parler du sud « tachelhit » alors que dans mon parler du sud-est, l’un est empruntĂ© Ă  l’arabe luqt (temps), l’autre au français simana (semaine).

L’utilisation des nĂ©ologismes n’est pas du tout systĂ©matique. Par exemple, bien que le mot « minute » soit prĂ©sent comme nĂ©ologisme (tusdidt) dans l’Amawal et dans le dictionnaire de M. Chafik, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© utiliser l’emprunt « minut » car, d’une part il est compris par tout le monde, et d’autre part, le nĂ©ologisme « tusdidt » peut ĂŞtre confondu avec l’adjectif « mince » qui a la mĂŞme forme au fĂ©minin singulier.

Souvent, lorsqu’un mot est inhabituel Ă  la culture et Ă  la langue amazighe, je n’hĂ©sitais pas Ă  l’adapter Ă  l’environnement socioculturel le plus proche Ă  cette culture mĂŞme si ce mot trouve son Ă©quivalent dans les emprunts. Exemple : pour traduire « fontaine », bien que le mot « tasqqayt » (ou tasebbalt) existe comme emprunt, je lui ai prĂ©fĂ©rĂ© le mot « taghbalut » (source) parce qu’il est plus affectif et plus ancrĂ© dans la culture amazighe.

Il est important de signaler que pour traduire le Petit Prince, j’ai utilisé autant que possible les dictionnaires qui me sont accessibles, mais il n’a jamais été question de créer mes propres néologismes.

Conclusion

Dans l’état actuel de la langue amazighe, celui d’une étape transitoire entre l’oral et l’écrit, une œuvre littéraire, en particulier un conte comme celui du Petit Prince, devrait être de préférence narrée aux enfants par le moyen d’un support audio, et par la voix d’un conteur, comme autrefois. Chose que je n’ai pas pu réaliser pour le moment.

Bien que le support écrit soit nécessaire pour l’enseignement et la diffusion de la littérature et du savoir, le support audiovisuel, accompagné ou pas d’un support écrit, est le moyen le plus efficace qui garantira une meilleure diffusion de la langue et de la culture amazighe, et qui permettra de toucher un large public amazighophone, qui, jusqu’à présent utilise le créneau oral comme principal moyen de communication.

La restitution des mots anciens, l’utilisation des locutions et idiomes, la dérivation lexicale et l’emprunt inter-dialectal constituent le moyen le plus efficace et le plus simple pour pallier le déficit lexical en amazighe.

Cependant, l’amazighe, doit aussi profiter de l’emprunt aux autres langues internationales. Ce phénomène est naturel à toutes les langues en particulier en ce qui concerne le vocabulaire technique et scientifique. Pour l’amazighe, langue en émergence et en cours de standardisation, le recours aux néologismes n’est utile, à mon avis, que lorsque la recherche dans les autres dialectes a été épuisée. Pour la littérature amazighe destinée en particulier à la jeunesse, la néologie a tendance à empêcher l’accessibilité et la vivacité de la langue. C’est pour cela que, personnellement, je préfère garder les emprunts tels qu’ils sont utilisés dans la langue quotidienne des amazighs. Ceci évidemment, dans le cas où le vocable en question est absent dans un des parlers amazighs, et si sa dérivation d’un radical existant n’est pas évidente.

Lahbib Fouad
Yeschou@gmail.com

[1] M. A. Haddadou . La langue berbère : Les emprunts antiques. juin 2005, la dĂ©pĂŞche de kabylie n°921.

[2] L’alphabet latin serait-il d’origine berbère ? par Mebarek Slaouti Taklit L’Harmattan, 2004.

[3] ExpĂ©rience personnelle en traduction d’œuvres littĂ©raires (La plupart des nouvelles traduites ont Ă©tĂ© publiĂ©es dans les revues et journaux) : Ighmer (Nouvelle de Mohamed Khair-Eddin) ; Jadou (Nouvelle de Said El Mahroug) ; Ilse (Nouvelle de Brahim Al Kouni) ; Amghar (Nouvelle de Moha Souag) ; Tageldit (Nouvelle de Tahar Djaout) ; Agrawal (Livre autobiographique de Lounes Matoub / Prix Mouloud Mammeri 1998), Agldun amezzan (Conte de Antoine de Saint-ExupĂ©ry)...

[4] Amawal (lexique) tamazight – tafransist (berbère-français), tafransist-tamazight (français-berbère). Paris. Imdyazen, 1980. 131p. utilisé par la plupart des créateurs en langue amazighe

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