Une autre version de l’Afrique du Nord, North Africa, Les Iles Canaries, le Maroc, l’AlgĂ©rie, la Kabylie, la Tunisie, la Libye, l’Egypte, North Africa, nordafrika, Berbere, Amazigh, Rif, Tamazgha, Souss, Awres, Chaoui, Touareg, Guanche,
Certains journaux arabes ont récemment relaté dans les détails un accrochage qui a mis ‎en prise une étudiante islamiste revêtue d’un niqab, (sorte de tchador) et le vénérable ‎Cheikh d’Al Azhar, en visite à l’une des classes d’université. Ce dernier avait intimé l’ordre à l’étudiante d’enlever son attirail en sa présence en des termes jugés ‎autoritaires et non islamiques par certains. Le Cheikh motiva la décision de son ukase ‎par le fait que le niqab relevait des us et coutumes et non d’un édit religieux. Ce qui ‎est formellement contesté par certains milieux rigoristes, qui crièrent à la trahison, à ‎l’arbitraire, allant jusqu’à contester son autorité en la manière et d’être à la solde du ‎régime en place. Notre vénérable Cheikh dût essuyer les pires calomnies et ne manqua ‎pas de s’attirer les foudres et les ires des fondamentalistes religieux de tous bords, qui ‎l’accusèrent de tous les maux de la société
arabo-musulmane. Cet incident entre ‎l’étudiante et le vĂ©nĂ©rable Cheikh d’Al Azhar a trouvĂ© des Ă©chos mĂŞme dans les ‎medias europĂ©ens, en particulier anglo-saxons, qui ne manquèrent pas de commenter ‎l’évènement en des termes ironiques sinon amusants. DĂ©sormais, nul ne pourrait ‎s’étonner de ce que les choses en soient arrivĂ©es lĂ . On eĂ»t dit que les musulmans ont ‎perdu tout sens de la mesure, lorsqu’ils se sont jurĂ© de se chamailler pour un bout de tissu, qui a pris des proportions exorbitantes. D’or et dĂ©jĂ , cette affaire ne s’est pas ‎limitĂ©e aux pays arabo-musulmans, mais a gagnĂ© aussi les pays europĂ©ens oĂą rĂ©sident ‎une grande communautĂ© musulmane, qui se voit pointĂ©e du doigt Ă cause de ce qu’on ‎appelle la « question du foulard ». Tout ĂŞtre raisonnable admettrait volontiers et ‎aisĂ©ment que l’habit n’est rien d’autre qu’un moyen pour se protĂ©ger des Ă©lĂ©ments et ‎qu’il peut varier d’une rĂ©gion Ă une autre selon les conditions climatiques du lieu oĂą vit ‎la personne concernĂ©e. Un homme se trouvant sous une latitude borĂ©ale ne peut s’habiller de la mĂŞme façon qu’un autre se trouvant sous les tropiques ou l’équateur et ‎encore moins dans un dĂ©sert. Mais hĂ©las, en matière de religion, la logique perd tout ‎son sens chez les maximalistes tenant d’une religion donnĂ©e ou plutĂ´t de l’interprĂ©tation qu’ils en font, lorsqu’ils s’ingĂ©nient Ă trouver dans les textes sacrĂ©s et ‎hadiths ce qui rĂ©confortent leur point de vue, quitte Ă tomber dans l’équivoque. ‎ L’habit, tel que prĂ©conisĂ© par la religion, selon le point de vue religieux, au lieu d’être ‎une protection contre les Ă©lĂ©ments, devient alors un symbole d’appartenance Ă un ‎courant particulier ou Ă une secte
donnĂ©e. Pour certains(es), il est plus que cela, il est ‎devenu la marque qui diffĂ©rencie le croyant ou la croyante des autres. Sont apparus, ‎rĂ©cemment, dans le paysage national et mĂŞme Ă l’étranger, d’étranges attirails, aussi ‎bien fĂ©minins que masculins. Des hommes dans les rues des villes europĂ©ennes qui ‎sont habillĂ©s Ă la pachtoune et des femmes portant des bourqas ou des tchadors avec ‎des lunettes et des gants, en plein Ă©tĂ©. Des petites filles qui sont renvoyĂ©es de l’école, ‎parce que leurs parents persistent Ă vouloir leur porter le foulard dit islamique, ‎évoquant pour cela la libertĂ© du culte. On est parfois amusĂ© par le comportement des ‎adolescentes musulmanes. Combien de fois, n’ai-je pas vu de jeunes filles habillĂ©es à ‎l’europĂ©enne, portant des pantalons jeans serrĂ©s, qui mettent en valeur leurs attributs ‎fĂ©minins, avec une pointe d’élĂ©gance, mais qui se cachent les cheveux avec un foulard dit islamique. Ce qui fait dire Ă certains non sans vulgaritĂ©, « qu’elles se cachent la tĂŞte ‎et se dĂ©couvrent le c… ». Je laisse
cette image Ă l’apprĂ©ciation du lecteur. En fait, si ‎l’essence du commandement religieux Ă la femme est de faire preuve de pudeur, en pratique on assiste au contraire. Et le foulard est lĂ , en signe d’obĂ©dience et de ‎soumission, plus par conformisme que par conviction. L’autre extrĂŞme est reprĂ©sentĂ©e ‎par une importation saoudienne et Ă©trangère Ă ces contrĂ©es. Combien de fois n’ai-je pas vu, en plusieurs endroits, des femmes de tous âges, couvertes de noir de la tĂŞte ‎aux pieds (pour ne pas dire de pieds en cap), et avec des gants – sortes de tchador ou ‎khimar que portent les femmes saoudiennes et celles des pays du Golf - et portant des ‎lunettes noires. Pour ces femmes, le vĂŞtement est signe ostentatoire d’appartenance à ‎une secte donnĂ© ou Ă un courant religieux particulier. Il s’agit lĂ d’une affirmation ‎d’une identitĂ© religieuse avec la volontĂ© de l’afficher publiquement. En somme, il s’agit de faire Ă©tat d’une appartenance Ă une idĂ©ologie bien dĂ©terminĂ©e, « celle des ‎sources anciennes ». Le haĂŻk de nos mères et grand-mères a Ă©tĂ© Ă©vincĂ© par le nouvel ‎habit fĂ©minin oriental plus conforme aux prescriptions religieuses et donc, selon cette vision, plus musulman. Un observateur averti ne manquera pas de relever que les ‎jeunes femmes qui observent ces règles susdites vivent un paradoxe et des ‎contradictions visibles, tiraillĂ©es entre tradition et modernitĂ©. Un exemple de ‎tiraillement entre tradition et modernitĂ© parmi d’autres est celui que l’on observe sur ‎nos plages, durant les journĂ©es chaudes d’étĂ©, oĂą l’on observe de jeunes femmes patauger dans la mer, portant des vĂŞtements de ville, qui ne sont pas conçus pour la ‎natation. Une fois le corps mouillĂ©, elles ont l’allure des statues grecques sans ‎toutefois, en avoir le charme hellĂ©nique. Un spectacle insolite analogue se prĂ©sente ‎aussi sur les terrains de sport, oĂą les jeunes filles, voulant s’exercer sont obligĂ©es de ‎porter un attirail qui entrave ses mouvements corporels, parce qu’il n’est pas conçu ‎pour le sport. Le poids du contrĂ´le social et la soumission empĂŞchent toute vellĂ©itĂ© de ‎rĂ©flexion et encore moins de rĂ©bellion. Un jour, en mĂ©ditant sur les chamailles au sujet ‎de la tenue vestimentaire des femmes citadines d’aujourd’hui, feu ma grand-mère, qui ‎comme les femmes amazighes de sa gĂ©nĂ©ration, n’avait connu de son temps que misère ‎et privation, me dit philosophiquement que « le mal est fait Ă l’esprit, qui se dĂ©range et c’est le corps ‎qui en souffre » Sages paroles. ‎ Mimoun
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Le travail de recherche que s’est assigné l’Institut Européen de la Méditerranée est, par les temps qui courent, d’une utilité incontestable : il ouvre la voie au rapprochement et à la compréhension entre des peuples voisins, à une époque où des familles ou des individus habitant sur le même palier s’ignorent superbement les uns les autres. Que les riverains d’une même mer, qu’on pourrait qualifier d’intérieure,mais désormais ouverte à tous les courants, se donnent l’occasion de se voir, de s’écouter, et, espérons-le, de s’entendre et de se comprendre, nous console du fait désastreux que l’esprit humain se gave au quotidien d’horribles visions, juste bonnes à le rendre incurablement insensible à la douleur d’autrui et de le condamner à un autisme progressif. Nous savons tous, vaguement, autour de la Nostra Mare, comme disaient nos anciens amis les Romains, qu’il existe une communauté de culture entre nous, mais c’est dans le regard des non-méditerranéens, des Nordiques principalement, que nous le percevons. L’Institut Européen de la Méditerranée nous convie donc à un exercice particulier et salutaire, celui d’une introspection socioculturelle collective. De nos subjectivités respectives entrecroisées, il devrait normalement se dégager, pour le moins, une approche raisonnée de nos problèmes communs, faute d’une totale objectivité scientifique. Aussi me dois-je d’adresser à l’administration de l’IEMED, à ses chercheurs, et à Mme M.A. Roque, l’organisatrice de ce symposium, les plus vifs remerciements du monde berbère, qui se voit honoré d’être invité à s’interroger et à se laisser questionner, trois jours durant, sur son passé, son présent, et son devenir.
Les Berbères, Mesdames et Messieurs, ne se sont jamais désignés eux-mêmes par ce nom. Jusqu’au début du XIXème siècle les Européens en général utilisaient pour parler de l’Afrique du Nord le vocable Barbaria, hérité de l’Eglise catholique dont on connaît le conservatisme langagier. En français, la forme Berbère avait déjà commencé à se substituer à la forme Barbare vers la fin du XVIIème siècle, sous l’influence de l’arabe nord-africain. En cette dernière langue on prononçait en effet Bräber. C’est de là aussi que semble venir la forme Berbero commune à l’espagnol et à l’italien. Mais que s’est-il passé pour que, de tous les peuples anciens, du nord et du sud du bassin méditerranéen, seuls les Nord-Africains ont continué à être, en quelque sorte, considérés comme barbares ?... Il s’est passé qu’au VIIème siècle de l’ère chrétienne les envahisseurs arabes de ce qu’on nomme actuellement le Maghreb ont emprunté le terme Barbarus aux Byzantins, lesquels Byzantins nous regardaient comme étant leurs ennemis du double point de vue politique et religieux. Aucun Berbère pourtant n’a jamais senti vivre en lui la moindre once de barbarie, puisque chacun de nous s’est toujours vu comme étant un Amazighe, c’est-à -dire, étymologiquement, un homme libre et noble à la fois. Ensemble, nous autres vos invités, nous sommes des Imazighen. Notre langue est tamazight. Ce sont les anciens Grecs, qui ont créé dans leur langue le mot barbaros, pour désigner tous les autres peuples, y compris les Romains, où ils ne voyaient que des êtres frustes et mal dégrossis. Mais les Grecs n’auraient pas imaginé que ce qualificatif pût échoir en héritage non revendiqué aux descendants d’un peuple à l’égard duquel les animait, comme nous le verrons, une sorte de piété presque filiale. Et, ainsi, ce sera de manière indifférente, que j’utiliserai dans mon exposé, comme nom ou comme adjectif, tantôt le mot Amazighe, ou son pluriel Imazighen, tantôt le mot Berbère, dont le pluriel ne diffère du singulier que par l’orthographe.
Mais, avant de parler des Berbères des temps anciens, peut-ĂŞtre conviendrait-il de situer d’abord dans l’espace ceux des temps prĂ©sents, ceux qui sont en principe reprĂ©sentĂ©s ici, aujourd’hui. Et lĂ , disons-le tout de suite, on ne peut que reconnaĂ®tre la douloureuse rĂ©alitĂ© du fractionnement gĂ©ographique du monde amazighe. La principale cause de ce fractionnement est d’ordre historique : agissant sur les âmes au plus profond, l’islam a entraĂ®nĂ© l’arabisation de pans entiers de la sociĂ©tĂ© berbère, et amenĂ© des gĂ©nĂ©rations successives d’Amazighes Ă se sentir, Ă se dire, et souvent Ă se vouloir arabes contre vents et marĂ©es. Ce fractionnement est dĂ» ensuite au fait que le colonialisme français a tracĂ© au cordeau la plupart des frontières des Etats africains riverains du Sahara, sans le moindre Ă©gard pour les diffĂ©rences ethniques. De cela, il a rĂ©sultĂ© que les berbĂ©rophones, sont de plusieurs nationalitĂ©s. Ils sont principalement marocains et algĂ©riens, mais aussi libyens, tunisiens, mauritaniens, maliens, nigĂ©riens, bourkinabĂ©s, ou mĂŞme tchadiens. (Abrous et Claudot-Hawad). Et, comme l’émigration vers d’autres continents a jouĂ© son rĂ´le, il existe actuellement une importante diaspora amazighe numĂ©riquement bien implantĂ©e, en Espagne, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne, et en Belgique, et de plus en plus attirĂ©e par le Canada et les Etats-Unis d’AmĂ©rique. A l’intĂ©rieur mĂŞme de chacun des pays d’origine, la berbĂ©ritĂ©, en tant que fait linguistique, ne fait pas forcĂ©ment bloc du point de vue de l’étendue gĂ©ographique, sauf au Maroc oĂą elle barre la quasi-totalitĂ© du territoire nationale, du Nord-Est au Sud-Ouest, en une diagonale plus ou moins large selon les rĂ©gions, puis en AlgĂ©rie, au Mali, et au Niger, oĂą elle occupe des zones, sĂ©parĂ©es certes les unes des autres, naturellement ou artificiellement, mais suffisamment vastes pour se sentir aptes Ă pleinement s’affirmer en tant qu’identitĂ© ethnique. Il s’ajoute Ă cela qu’en AlgĂ©rie et au Maroc, de nombreuses villes se berbĂ©risent insensiblement d’annĂ©e en annĂ©e au plan dĂ©mographique, sous l’effet de l’exode rural. DĂ©jĂ ville kabyle Ă l’époque des Français, Alger l’est devenue davantage depuis 1962. A cette dernière date prĂ©cisĂ©ment, la population berbĂ©rophone de Casablanca a Ă©tĂ© estimĂ©e par un chercheur Ă près de 23% (Adam, I, p.273). Ce pourcentage n’a pu que croĂ®tre. Mais, pour des raisons politiques faciles Ă deviner, au Maroc tout au moins, les nombreux recensements qui se sont succĂ©dĂ© depuis 1960 passent systĂ©matiquement sous silence les chiffres concernant les langues pratiquĂ©es par les recensĂ©s. Ce qui n’empĂŞche pas un phĂ©nomène, intĂ©ressant par sa nouveautĂ©, de se produire de manière spectaculaire en zones rurales arabophones, oĂą les Ă©lĂ©ments les mieux instruits de la population commencent Ă se rĂ©clamer d’origines amazighes, en s’appuyant sur des constatations d’ordre historique, linguistique, anthropologique, et toponymique. C’est le cas des Ghiata de Taza et des Jebala de Taounate, Ă titre d’exemples. Un poète a mĂŞme fait de cette question l’objet d’un recueil de vers oĂą il exprime la joie d’avoir retrouvĂ© ses racines (El-MĂ©liani). Il est Ă noter que, si, cette prise de conscience a d’abord concernĂ© des groupements berbères d’arabisation plus ou moins rĂ©cente, elle n’a pas manquĂ© de s’imposer assez rapidement Ă de petits Ă©chantillons de populations habituĂ©es, depuis longtemps, Ă s’enorgueillir et Ă toujours se prĂ©valoir d’une ascendance censĂ©e ĂŞtre hors du commun. C’est peut-ĂŞtre lĂ un effet du militantisme culturel amazighe. Toujours est-il qu’en l’état actuel des choses, le morcellement gĂ©ographique de l’élĂ©ment berbĂ©rophone Ă travers l’immensitĂ© aux trois quarts dĂ©sertique du nord de l’Afrique, suggère Ă l’observateur non averti l’idĂ©e que l’amazighitĂ© ne peut ĂŞtre, ou mĂŞme n’avoir Ă©tĂ©, que minoritaire, Ă telle enseigne qu’un universitaire moyen-oriental ne s’aperçoit pas de la bĂ©vue qu’il commet ainsi : balayant du revers de la main, sur une carte, une large zone dĂ©sertique et totalement inhabitĂ©e, autour d’une oasis amazighophone marquĂ©e en jaune, il lance Ă la cantonade : « Mais voyez comme c’est vaste le domaine de la langue arabe ! ». Aussi est-il utile de signaler que c’est la toponymie qui rend le mieux compte de la vastitude du domaine historique amazighe, et qui en indique les limites de façon suffisamment prĂ©cise. Que ce soit au Maroc, en AlgĂ©rie, en Mauritanie, au Mali, et, Ă une moindre Ă©chelle, en Libye, au Niger, et en Tunisie, c’est grâce au berbère que les toponymistes procèdent au dĂ©cryptage Ă©tymologique de la majoritĂ© des noms de lieux, de rĂ©gions, de fleuves, de montagnes, et de beaucoup de villes. Fès, Mekhnès, Marrakech, Agadir, Tanger, Oujda, Oran, Tlemcen, Tizi-Ouzou, Tunis, Nouakchott, Tombouctou, etc, sont des noms berbères. Cette vaste contrĂ©e oĂą prĂ©domine, jusqu’à nos jours, la marque toponymique amazighe, a reçu des anciens Grecs un nom : celui de « Libye » prononcĂ© « LibouĂ© », lequel nom a Ă©tĂ© employĂ© pour la première fois au IXe siècle av. J. C. par le grand poète Homère, pour dĂ©signer le pays « allant de l’Egypte Ă l’OcĂ©an » (Bailly, p. 1190). EmpruntĂ©e Ă l’Egyptien, la dĂ©nomination « Libye » ne s’appliquait Ă l’origine qu’à l’une des deux grandes tribus berbères Ă©voluant dans le dĂ©sert Ă l’ouest du Nil : les LibuĂ©, prĂ©cisĂ©ment, et les Temehu. (Document n° I). C’est donc depuis la plus haute antiquitĂ© (IXe siècle. av. J. C.) que les Grecs ont nommĂ© « Libyens » l’ensemble des Imazighen. Plus tard ils donneront le nom de Nomadia (Numidia, en latin) Ă la partie centrale de la LibyĂŞ, et le nom de Maurousia (Mauritania, en latin) Ă la partie la plus occidentale, faisant allusion au fait que c’est elle qui voit se coucher le soleil et naĂ®tre l’obscuritĂ© (Bailly, pp. 1230, 1331). Quant au nom « Africa », il dĂ©rive du mot amazighe « afri, ifri » sous lequel Ă©tait connu l’habitat de populations troglodytes de l’ancienne Tunisie, dont descend la grande tribu Ayt Ifran (Bani Ifran, en arabe).
Ce sont les Romains qui ont utilisĂ© « Africa » pour nommer, au dĂ©part, la partie de la Numidie se trouvant dans la mouvance de Carthage. Le mot fera fortune par la suite, puisqu’il finira par devenir le nom de tout un continent. De tout ce continent les anciens Grecs n’avaient donc donnĂ© de noms qu’aux deux rĂ©gions qu’ils connaissaient, Ă savoir l’Egypte, et l’incommensurable et difficilement et pĂ©nĂ©trable patrie des Imazighen, la « Libye » (Document n° II). Cette immense patrie avait, et a toujours, des caractĂ©ristiques gĂ©ographiques bien marquĂ©es : une pluviomĂ©trie dĂ©ficiente et irrĂ©gulière, ou mĂŞme absente localement, d’oĂą la raretĂ© de l’eau, une semi-ariditĂ© du sol, se transformant en totale ariditĂ© plus on va vers le sud, sous l’effet d’une dĂ©sertification rampante partie du centre du Sahara actuel avant mĂŞme l’époque historique, et progressant irrĂ©sistiblement en direction du nord. Il s’ajoute Ă cela un système orographique cloisonnĂ©. Ce sont ces caractĂ©ristiques gĂ©ographiques de la « LibyĂ© » qui ont façonnĂ© et le tempĂ©rament et l’histoire amazighes, et ont fait que, dans l’antiquitĂ©, il y a eu des Berbères des zones cĂ´tières et de leurs arrière-pays immĂ©diats, et des Berbères de l’intĂ©rieur des terres, habitants sĂ©dentaires en minoritĂ©, semi-nomades ou nomades en majoritĂ©, Ă©voluant dans les zones montagneuses, les plateaux semi-arides ou, dans le dĂ©sert autour d’oasis enclavĂ©es. Pour des raisons Ă©videntes, seuls les Imazighen des rĂ©gions voisines ou relativement proches de la mer sont entrĂ©s en contact avec les peuples mĂ©diterranĂ©ens de l’AntiquitĂ©, les Grecs, les PhĂ©niciens, les Romains, et les HĂ©breux, en plus de leurs voisins, les Egyptiens, Ă©videmment ; et seules leurs Ă©lites ont pu s’acculturer sĂ©rieusement. Les autres sont restĂ©s en rĂ©serve, si je puis dire, et ont ainsi pu sauvegarder la culture amazighe proprement dite. Cependant, les premiers partenaires historiques des Imazighen ont bien Ă©tĂ© leurs voisins les plus proches, c’est-Ă -dire les Egyptiens. Mais nous en parlerons en dernier, parce que les deux peuples semblent avoir eu beaucoup plus que de simples rapports de voisinage. C’est des Grecs qu’il sera d’abord question Après des frictions, ou mĂŞme de courtes guerres dues au fait que des colons hellènes sont venus s’installer sur les cĂ´tes libyques, face Ă la Grèce, au IXème siècle av.J.C, il semble bien qu’un modus vivendi ait Ă©tĂ© assez vite trouvĂ© entre les nouveaux venus et leurs hĂ´tes berbères, dans l’ensemble des cinq citĂ©s, les fameuses Pentapolis, appelĂ©es Ă prospĂ©rer sur la rive sud de la MĂ©diterranĂ©e pendant plus de quinze siècles, du IXème siècle av. J. C., jusqu’au VIIème siècle de l’ère chrĂ©tienne. Ecoutons le grand poète grec Callimaque (315-240 av. J. C.) chanter le bonheur de vivre dans la principale de ces citĂ©s, Cyrène (KurĂŞnĂŞ), au IIIème siècle. av. J. C. :
Grande fut la joie au cœur de Phoibos, Quand, venu le temps des fêtes Carnéiennes, Les hommes d’Enyô, les porte-ceinturons, Firent un chœur de danse parmi les blondes Libyennes. …………………………………………..…………….. Jamais Apollon ne vit chœur plus vraiment divin ! Jamais le dieu n’accorda tant à nulle cité qu’il fit à Cyrène !
(Callimaque, p. 228)
Et c’est ainsi que nous apprenons, au passage, que les anciens Berbères étaient plutôt blonds, ceux du moins qui cohabitaient avec les Grecs de Cyrénaïque, au troisième siècle avant J. CH. Mais ce qu’il y a de vraiment étonnant, et de paradoxal en apparence, c’est que les Grecs nourrissaient à l’égard des Berbères une profonde vénération.
L’historien HĂ©rodote (484-425 av. J. C.) les considĂ©rait comme le peuple du monde qui « jouit du meilleur Ă©tat de santĂ© », surclassant en ce domaine les Egyptiens et les Grecs eux-mĂŞmes (HĂ©rodote, L. II parag. 77 p. 199). « Le costume et l’égide qu’on voit en Grèce aux statues d’AthĂ©na, ajoute-t-il, sont inspirĂ©s des vĂŞtements des Libyennes….. Atteler Ă quatre chevaux est encore un usage passĂ© des Libyens Ă la Grèce » (HĂ©rodote, L. IV, parag. 189, p. 444). L’écrivain latin, Pline l’Ancien (23 – 79) nous signale que les Grecs attribuaient la fondation de Tanger (Tingi) au gĂ©ant de leur mythologie Antaios (AntĂ©e) (Pline, L. V, parag. 2, p. 45), et que Grecs et Libyens de Cyrène allaient ensemble en pèlerinage au temple d’Amoun Ă Siwa (Pline, L.V, parag. 31, p.60 et commentaire p. 351). Athena la vierge, Athena la dĂ©esse guerrière protectrice d’Athènes, Athena la dĂ©esse de l’intelligence, est elle-mĂŞme nĂ©e en Libye au bord du lac Triton (Rossi, p. 82). Les Berbères Garamantes Ă©taient des descendants du dieu Apollon lui-mĂŞme, aux yeux des Hellènes (Gaffiot, p. 703). Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu fonder son Academia, s’il n’avait Ă©tĂ© rachetĂ© et libĂ©rĂ© par un Libyen, quand il a Ă©tĂ© fait prisonnier et vendu comme esclave (Rossi, p. 119). Il est de notoriĂ©tĂ© historique, enfin, qu’Alexandre le Grand a dĂ» parcourir 600 km de dĂ©sert, avec toute son armĂ©e et sa suite, pour se faire sacrer roi d’Egypte par les prĂŞtres d’Amon, en son temple de Siwa. Les habitants de Siwa continuent jusqu’au jour d’aujourd’hui Ă parler tamazight.
Il y a lieu de penser, à partir de ces données, que les Grecs savaient pertinemment que leur civilisation était la fille de celle de l’Egypte et de la Libye. Les historiens français Jean Servier et Pierre Rossi ont développé ce sujet, le premier en ce qui concerne les Berbères, et le second en ce qui a trait à l’influence de l’Egypte sur la Grèce. Je reviendrai tout à l’heure sur la question des liens entre Amazighes et Egyptiens, comme je l’ai déjà annoncé. C’est aussi sur la rive libyenne de la Méditerranée que les Berbères ont cohabité, ou simplement voisiné, avec ces autres marins commerçants qu’ont été les Phéniciens. Avec le consentement mielleusement extorqué aux autochtones, ces derniers sont parvenus à fonder de nombreux comptoirs sur les côtes nord-africaines, dont quelques unités sur les côtes atlantiques du Maroc. L’un de ces comptoirs, fondé en 814 av. J. C., est devenu au fil des siècles une riche et puissante cité marchande : Carthage, dont l’influence culturelle s’est exercée sur les Imazighen, jusqu’en 146 av. J. C., année de sa destruction par les Romains, et même au-delà de cette date. Tout un chacun sait par ailleurs que les Romains, maîtres de tout le bassin méditerranéen, ont colonisé progressivement les zones côtières de l’Afrique du Nord et une partie de leurs arrière-pays, entre 146 av. J. C. et 430 ap. J. C.. les Byzantins, qui leur ont succédé, après un intermède d’un siècle environ durent se cantonner dans un petit nombre de ports méditerranéens. Puis vient l’invasion arabe, dotée d’une idéologie combative et fortement motivante tant du point de vue eschatologique que du point de vue économique ; et c’est l’islamisation des Berbères, une islamisation qui a connu bien des pérépities, mais qui a pu malgré tout agir en profondeur, sur le long terme. De toutes ces vicissitudes de l’histoire, il a résulté que les élites amazighes se sont diversement acculturés, et ont richement contribué à l’élaboration des grandes cultures méditerranéennes. Le premier phénomène qui a résulté de la cohabitation des Berbères avec d’autres peuples méditerranéens, c’est le bilinguisme, voire le trilinguisme. Il est permis de dire qu’en toute période historique l’élite amazighe des zones pénétrées par les cultures étrangères a été au moins bilingue, avec les avantages, mais aussi les inconvénients que cela suppose.
Le bilinguisme des meilleurs n’a-t-il pas Ă©tĂ© la cause directe d’une certaine stagnation de la langue amazighe ? En revanche, les Berbères peuvent s’attribuer le mĂ©rite d’avoir influencĂ© la culture punique, puisque la dĂ©esse protectrice de Carthage, Tinnit, appartenait au panthĂ©on amazighe. A en juger par ce que nous rapporte Silius Italicus (p. 8) sur la visite du jeune Hannibal Ă un temple carthaginois, les prĂŞtresses de Tinnit Ă©taient surtout des Amazighes qui s’imposaient par leur fougue et leur verve. Pline (Parag. 24, p. 56) et d’autres historiens anciens nous disent que les habitants de la rĂ©gion de Carthage, le Byzacium, et des villes cĂ´tières de Numidie Ă©taient nommĂ©s LibyphĂ©niciens. Ce sont justement ces LibyphĂ©niciens qui ont fourni l’essentiel de l’équipage du fameux pĂ©riple d’Hannon (Gsell, T.I, p. 478). Signalons, pour finir, que l’historien Georges Marcy, dans l’introduction Ă sa thèse, invite les chercheurs Ă utiliser le berbère, langue vivante, pour dĂ©crypter le punique, langue morte, plutĂ´t que de procĂ©der inversement (Marcy, p. 16). Et, si nous n’avons aucune trace de productions amazighes en punique, c’est que « la civilisation punique n’a produit ni savants, ni poètes, ni penseurs ; du moins l’histoire n’en connaĂ®t pas » (Gsell, T. IV, p. 125). Des productions intellectuelles individuelles dues Ă l’esprit amazighe, en langue grecque, il nous reste les traces d’un ouvrage Ă©crit par Juba II, en trois livres, intitulĂ© « Libyca », dont la perte « nous cause beaucoup de regrets » (Gsell, VIII, p. 262). Mais c’est dans la production de TĂ©rence (v. 190-159 av. J. C) que le gĂ©nie inventif amazighe en matière de crĂ©ativitĂ© théâtrale se rĂ©vĂ©la le mieux. L’influence de TĂ©rence s’est exercĂ©e sur la production des dramaturges europĂ©ens jusqu’au XVIIème siècle (Brunel et Jouanny, p. 238). A cet Ă©crivain fĂ©ru d’hellĂ©nisme, mort Ă l’âge de trente ans, nous devons la fameuse sentence : « Je suis un homme ; de ce qui est humain rien ne m’est donc Ă©tranger ». Il voulait dire par lĂ , lui le jeune Africain fait prisonnier de guerre Ă l’âge de cinq ans et rĂ©duit en esclavage, que tous les hommes se valent. Mais bien avant Juba II et bien avant TĂ©rence, la simple littĂ©rature orale amazighe avait dĂ©jĂ produit des effets sur la pensĂ©e grecque. Aristote (384-322 av. J. C.) cite les fables libyennes comme Ă©tant un genre littĂ©raire. Lisant cela, on apprend au passage que le poète tragique Eschyle (525-456 av. J. C.) s’était dĂ©jĂ inspirĂ© de ces fables libyennes (Aristote, L. II, p. 104). On peut dire, en rĂ©sumĂ©, que l’intercomprĂ©hension entre Grecs et Berbères semble avoir Ă©tĂ© totale. Citons, entre d’autres preuves, le fait que le roi Masinissa Ă©tait hellĂ©nisant, et qu’il a tenu Ă s’entourer dans sa cour d’artistes et de musiciens hellènes. Les AthĂ©niens de leur cĂ´tĂ© ont Ă©rigĂ© une statue du roi Ă©crivain Juba II, auprès d’une bibliothèque, au cĹ“ur mĂŞme de leur citĂ©. (Gsell, VIII, 251). Il est difficile, par contre, de dĂ©terminer de façon prĂ©cise les pĂ©riodes antiques oĂą Berbères et Juifs ont commencĂ© Ă cohabiter et Ă s’influencer les uns les autres. Traitant le sujet, S. Gsell a Ă©crit ceci : « Nous devons mentionner encore d’autres Ă©trangers, dont l’établissement en BerbĂ©rie n’a pas Ă©tĂ© la consĂ©quence d’une conquĂŞte. … Ils [les Juifs] Ă©taient dĂ©jĂ assez nombreux Ă l’époque romaine, et il est Ă croire que la plupart d’entre eux Ă©taient de vĂ©ritables HĂ©breux » (Gsell, I, pp. 280,281). H. Zafrani, lui, nous informe que le « judaĂŻsme maghrĂ©bin (le judaĂŻsme historique s’entend)… est aussi le produit du terroir maghrĂ©bin oĂą il est nĂ©, oĂą il s’est fĂ©condĂ©, et oĂą il a vĂ©cu durant près de deux millĂ©naires, cultivant avec l’environnement, dans l’intimitĂ© du langage et l’analogie des structures mentales, une solidaritĂ© active, et une dose non nĂ©gligeable de symbiotisme… ». (Zafrani, Mille ans…, pp. 9 et 10). C’est dire qu’au fil des siècles la judĂ©itĂ© s’est acclimatĂ©e en Afrique du Nord, sans dommage pour personne. L’existence d’une version berbère de la Haggada de Pesah (Zafrani,Litt.) semble prouver que, sans prosĂ©lytisme actif, les petites colonies hĂ©braĂŻques de BerbĂ©rie ont servi de foyers Ă une assez importante judaĂŻsation des autochtones ; on s’en convainc par l’observation, par-ci par-lĂ , d’un certain nombre d’indices relevant de l’anthropologie culturelle, telle la tendance Ă faire souvent usage de prĂ©noms d’origine juive, ou Ă considĂ©rer le samedi comme Ă©tant jour de repos. Il est cependant impossible de dĂ©montrer que des Imazighen de souche ont contribuĂ© Ă enrichir la pensĂ©e ou la littĂ©rature hĂ©braĂŻque. A l’inverse, c’est par plĂ©iades que l’on peut citer des noms numides, libyens ou africains, c’est-Ă -dire berbères, ayant donnĂ© un Ă©clat tout Ă fait particulier aux lettres latines. DĂ©jĂ citĂ© plus haut en tant que dramaturge, TĂ©rence « a laissĂ© six comĂ©dies… jouĂ©es entre 166 et 160 av. J. C. » nous disent ses biographes. Sa « comĂ©die [a Ă©tĂ©] caractĂ©risĂ©e par le souci d’adapter la finesse et l’élĂ©gance du gĂ©nie grec au goĂ»t d’un public romain lettrĂ© » (Le Robert 2, Terence).
« Le plus cĂ©lèbre des Ă©crivains africains [d’avant la christianisation] fut ApulĂ©e » Ă©crit l’historien français Charles-AndrĂ© Julien, qui se hâte d’ajouter que le personnage a Ă©tĂ© Ă la fois « insupportable et sĂ©duisant » (Julien, p. 182). ApulĂ©e, (125-170), a Ă©crit « L’Âne d’or », espèce de roman, qui « constitue un des rares livres latins qui se lisent encore sans ennui », nous avertit Ch.-A. Julien (p. 183). L’écrivain italien Pietro Citati, lui ne marchande pas son Ă©loge : « l’Âne d’or, Ă©crit-il est probablement le roman le plus original jamais Ă©crit »â€¦Et dire que des familles amazighes marocaines et libyennes portent encore le patronyne « ApulĂ©e », sous sa forme authentique : « Afulay ». « …Trois gĂ©ants dominent la pensĂ©e chrĂ©tienne de l’Afrique romaine : Tertullien, Cyprien et Augustin. Ces trois Africains qui, avec leurs personnalitĂ©s diffĂ©rentes, contribuèrent Ă l’établissement du dogme, sont Ă juste titre, considĂ©rĂ©s comme des Pères de l’Eglise » (Camps, p. 251). C’est Tertullien (155-225) qui fit du christianisme une arme de rĂ©sistance contre l’occupation romaine, car, tout chrĂ©tien qu’il Ă©tait devenu, il avait gardĂ© « toutes les passions, toute l’intransigeance, toute l’indiscipline du Berbère ». Il dĂ©fendit Ă ses coreligionnaires le service militaire et incita les soldats Ă la dĂ©sertion. Son ouvrage principal a Ă©tĂ© l’ApologĂ©tique (Apologeticum). Saint Cyprien, lui, recherche et finit par subir le martyre. Il a Ă©crit, entre autres livres : Ad Demitrianum, Ad Fortunatum, De Mortalitate… (Ch- A. Julien, p. 206, 207). Quant Ă Saint-Augustin (354-430), il ne me semble pas nĂ©cessaire de donner les dĂ©tails de sa vie et de son Ĺ“uvre, car, en principe, les EuropĂ©ens, en tant que chrĂ©tiens, le connaissent mieux que quiconque.
Je me permets nĂ©anmoins de rappeler que mĂŞme du point de vue de sa filiation, Augustin a Ă©tĂ© le produit des relations symbiotiques entre peuples mĂ©diterranĂ©ens ; il Ă©tait de mère romaine et de père amazighe, Ainsi donc, autant les rapports entre Romains et Berbères ont Ă©tĂ© conflictuels sur les deux plans politique et militaire, autant ils ont Ă©tĂ© fructueux sur le plan culturel. Le phĂ©nomène est courant dans l’histoire : les AlgĂ©riens ont combattu la France, mais ont enrichi sa littĂ©rature. La pĂ©riode islamique de l’histoire des Berbères, sans ĂŞtre vraiment la plus longue, est la mieux connue, parce elle est la plus rĂ©cente et la mieux Ă©tudiĂ©e. Il serait donc fastidieux d’énumĂ©rer les centaines de penseurs, d’écrivains, ou de savants amazighes qui ont contribuĂ© Ă la constitution du patrimoine culturel arabo-islamique. Mais, Ă titre indicatif, citrons-en quelques figures de proue. Ce sont les Jazouli, (mort en 1210), Ibn MuâtĂ© (1169-1231), et Ajerrum (mort en 1323), qui ont initiĂ© la mise en forme de la grammaire arabe. Le livre d’Ajerrum a Ă©tĂ© en usage dans l’ensemble du monde musulman pendant plus de six siècles, sans ĂŞtre vraiment dĂ©modĂ© mĂŞme Ă nos jours. Si les Iraniens ont Ă©tĂ© les meilleurs philologues de la langue arabe, les Amazighes en ont Ă©tĂ© les meilleurs pĂ©dagogues. Ibn Battota (1304-1377), l’intrĂ©pide explorateur universellement connu, Ă©tait un Berbère de la grande tribu des Lawata. Le lexicographe Ibn Mandhor (1232-1311), dont l’ouvrage « Lisân al-Ă‚arab » reste une rĂ©fĂ©rence indĂ©passable, est nĂ© en Egypte d’une famille amazighe de Djerba. Le thĂ©ologien et essayiste Lyoussi (1630-1691), a eu le courage de tenir tĂŞte, seul, au sultan despotique marocain de son Ă©poque. Et, pour que les Berbères d’Espagne mĂ©diĂ©vale ne soient pas en reste, citons-en au moins deux : le premier Ă©tant Abbas Ibn Firnâs (mort en 887), Ă qui l’on « attribue l’invention de la fabrication du cristal », la fabrication d’une horloge (manqana), et qui « fut mĂŞme un lointain prĂ©curseur de l’aviation » (Ency. Isl., I. p. 11), et le second Ă©tant Abu Hayyân al-GharnâtĂ© (1256-1344), le polyglotte comparatiste en matière de langues. Ceci dit, il faut signaler que l’adhĂ©sion des Imazighen Ă la culture arabo-islamique n’a pas Ă©tĂ© des plus rapides ni des plus spontanĂ©es. Ibn Khaldun nous dit que les Berbères ont apostasiĂ© une douzaine de fois, en quelques dĂ©cennies. Les mĂ©thodes brutales de ceux qui leur proposaient la nouvelle foi les ont dressĂ©s contre elle. Après s’être libĂ©rĂ©s de la tyrannie arabe, grâce Ă deux cuisantes dĂ©faites qu’ils ont infligĂ©es aux armĂ©es omeyyades en 741, ils ont essayĂ© de trouver une parade culturelle Ă l’islamisation. Deux tentatives dans ce sens ont Ă©tĂ© entreprises, l’une par la fĂ©dĂ©ration tribale des Berghwata, et l’autre par celle des Ghumara. Ce sont les premiers qui sont allĂ©s le plus loin dans leur entreprise : ils s’organisèrent en Etat, se dotèrent d’une armĂ©e puissante, d’un livre sacrĂ© rĂ©digĂ© en tamazight, et caricaturèrent, comme Ă dessein, quelques pratiques du culte musulman. Quatre siècles plus tard, ce sont les Almohades, une autre fĂ©dĂ©ration de tribus, qui enfin battirent les Berghwata et les firent totalement disparaĂ®tre de la scène politique. EndoctrinĂ©s par un thĂ©ologien du terroir, formĂ© en Orient, les Almohades, eux, s’étaient assignĂ© comme objectif de rĂ©aliser l’union de l’ensemble du peuple amazighe, mais sous la bannière d’un islam rigoriste. Ils y rĂ©ussirent largement, et sans qu’ils l’aient vraiment cherchĂ©, ils ouvrirent la voie Ă une arabisation lente mais continue. Ils n’avaient pourtant pas hĂ©sitĂ©, Ă un moment de leur règne, Ă exiger que les muezzins et les imams fussent berbĂ©rophones. Après eux, ce fut une autre fĂ©dĂ©ration de tribus amazighes, les MĂ©rinides, qui prit le pouvoir et pratiqua une politique d’arabisation intensive de l’enseignement (Document n° III). J’ajouterai simplement qu’à l’époque, l’irrĂ©ductible opposition confessionnelle entre les deux rives, nord et sud, de la MĂ©diterranĂ©e, engageait les hommes politiques et les gens d’Eglise des deux bords Ă toujours enchĂ©rir les un sur les autres dans les foires de l’intolĂ©rance et du fanatisme. Le monothĂ©isme a-t-il Ă©tĂ© vraiment un facteur de paix ? Vaste question qui me dĂ©passe, mais que je ne pouvais pas Ă©viter de poser. Nous en arriverons sous peu Ă parler de l’apport proprement amazighe Ă la civilisation, mais pas avant d’évoquer la lancinante curiositĂ© qui a taraudĂ© bien des esprits parmi les historiens, tant arabes qu’europĂ©ens, Ă l’égard de l’origine des Berbères. Au Moyen Ă‚ge, les gĂ©nĂ©alogistes arabes se sont convaincus, en des dĂ©monstrations acrobatiques, que les Imazighen Ă©taient des leurs, et qu’ils avaient Ă©migrĂ© au Maghreb en des temps reculĂ©s. Cette opinion continue Ă ĂŞtre la seule admise dans le monde arabe. Dès leur installation en AlgĂ©rie, les Français Ă leur tour arrivent Ă se persuader que les Numides, les Maures et autres Berbères, Ă©taient d’origine gallo-romaine, celte, ou carrĂ©ment nordique (Camps, 19 Ă 34). Or, il semble bien que la gĂ©nĂ©tique a maintenant tranchĂ© : le plus ancien berceau connaissable de la civilisation berbère, en l’état actuel de la science, a Ă©tĂ© le centre du dĂ©sert saharien, Ă l’époque oĂą il Ă©tait bien arrosĂ© et couvert de vĂ©gĂ©tations. Le mĂ©rite de l’avoir dĂ©montrĂ© revient Ă une Ă©quipe de gĂ©nĂ©ticiens et d’archĂ©ologues en majoritĂ© espagnols, dans l’ouvrage intitulĂ© : « Prehistoric Iberia, Genetics, Anthropology, and Linguistics », paru en anglais Ă New York en 2000 (Doc. n° IV). Les Imazighen ne sont pas seulement les voisins des Egyptiens ; ils sont leurs cousins. Il se trouve que j’avais dĂ©jĂ moi-mĂŞme Ă©mis une hypothèse allant dans le mĂŞme sens, Ă partir de l’examen de quelques Ă©lĂ©ments de lexicographie amazighe. Cette hypothèse a fait l’objet d’un exposĂ© en langue arabe Ă l’AcadĂ©mie du Royaume du Maroc, le 08.06.1995, puis d’un article publiĂ©, en français, dans la revue marocaine « Tifinagh », en son numĂ©ro double 11-12 d’aoĂ»t 1997 (Doc. n° V). Comment se fait-il, dirait-on, que les Egyptiens se sont vite et totalement arabisĂ©s, alors que les Berbères s’accrochent encore Ă leur identitĂ© ? Et quelles sont les spĂ©cificitĂ©s marquĂ©es de cette identitĂ© ? LĂ , je renvoie Ă ce qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit sur le rĂ´le du facteur gĂ©ographique. Mais essayons de voir tout cela d’un peu plus près. Au septième siècle, l’Egypte a cĂ©dĂ© Ă l’invasion arabe en quelques mois. L’Afrique du Nord, elle, a rĂ©sistĂ© un siècle entier, de 640 Ă 741, puis a fini par rĂ©duire Ă nĂ©ant la puissance militaire de l’envahisseur. C’est, Ă mon avis, par inadvertance que l’historien français G. Camps a pĂ©remptoirement affirmĂ© que les Berbères « n’ont jamais pu longtemps tenir tĂŞte Ă l’envahisseur ». A-t-il voulu dire qu’ils « n’ont jamais tenu longtemps devant les premiers coups de boutoir de leurs assaillants » ? En tout Ă©tat de cause, ses deux confrères et compatriotes, Ch.-A Julien et D. Rivet, traitant de deux pĂ©riodes pourtant très Ă©loignĂ©es l’une de l’autre, expriment un avis aux antipodes du sien. « Si la civilisation romaine conquit en apparence les citĂ©s du plat pays…, elle ne mordit mĂŞme pas sur les Ă®lots montagneux… », puis « vint le moment oĂą craqua l’armature romaine.
Alors parut combien la romanisation Ă©tait superficielle et son extension limitĂ©e. » a Ă©crit le premier (Julien, p. 194). L’historienne belge, Marguerite Rachet, nous renvoyant elle aussi au rĂ´le de la gĂ©ographie, tire la conclusion suivante : « Rome rĂŞvait de dominer une BerbĂ©rie agricole et prospère… Cette ambition supposait un total bouleversement des habitudes sociales des indigènes, fondĂ©es le plus souvent sur le semi-nomadisme » (Rachet, p. 259). D. Rivet pour sa part, parlant des Français pacifiant le Maroc, au dĂ©but du XXe siècle, dans un chapitre intitulĂ© « Une guerre de trente ans », n’hĂ©site pas Ă Ă©crire que « la rĂ©sistance fut le fait essentiellement des montagnards berbĂ©rophones. Elle confirme le postulat que les Berbères se dĂ©finissent d’abord par leur Ă©ternelle insoumission au pouvoir central, lorsqu’il vient d’ailleurs, et par une irrĂ©ductibilitĂ© des profondeurs… » (Rivet, pp. 49 et 50). Camps lui-mĂŞme revient sur son opinion, pour ainsi cĂ©lĂ©brer les Amazighes : « ces peuples fiers ont toutefois toujours pu exprimer une irrĂ©ductible et vibrante identitĂ© et une conception exigeante de l’honneur ». Cette irrĂ©ductibilitĂ© des profondeurs a ses soubassements dans la nature du sol et dans les organisations politique et militaire qui en ont dĂ©coulĂ©. L’art de la guerre dĂ©veloppĂ© par les Imazighen au cours des trois mille ans connus de leur histoire, est restĂ© constamment identique Ă lui-mĂŞme. Essentiellement dĂ©fensif, il met en Ĺ“uvre la principale qualitĂ© humaine que cultive une lutte incessante contre l’indigence de la terre nord-africaine : l’endurance. Puis, selon les Ă©poques, il a su utiliser comme bĂŞte de guerre tel ou tel animal sauvage, dressĂ© chaque fois que le besoin s’en fait sentir. Jugurtha (160-104 av. J. C.) aurait utilisĂ© contre les Romains, entre 112 et 105 av. J. C., un animal mystĂ©rieux, la gorgone, qui tuait l’ennemi de son seul regard, par la grande frayeur qu’il lui causait sans doute (Gsell, I, p. 124). « Les Ă©lĂ©phants que Juba Ier mit en ligne Ă la bataille de Thapsus [contre les troupes de Jules CĂ©sar] sortaient Ă peine de forĂŞt » (Gsell, I, p. 76). Au Moyen Ă‚ge les Almoravides ont fait bon usage du dromadaire. Mais le compagnon d’armes qui est restĂ© le plus longtemps fidèle Ă l’homme amazighe, depuis la plus haute antiquitĂ© jusqu’au XXe s., c’est le cheval dit barbe, c’est-Ă -dire berbère (berbero). C’est lui qui a battu le cheval arabe dans les deux batailles dĂ©cisives de 741, celle du Chellef en AlgĂ©rie, et celle du Sebou au Maroc. C’est grâce Ă la cavalerie berbère qu’Hannibal, le carthaginois, a littĂ©ralement Ă©crasĂ© les armĂ©es romaines Ă Cannes, en Italie (216 av. J. C). Quatorze ans plus tard (202 av. J. C), c’est grâce Ă la mĂŞme cavalerie berbère que les Romains vainquirent Hannibal Ă Zama (Document n° VI), car Rome avait su se rallier les Imazighen qui Ă©taient, nous dit un historien romain, les combattants, qu’elle redoutait le plus (Tite-Live, Livres XXI Ă XXV, pp. 207, 208, 209 et 485). En plus du cheval barbe, les Imazighen ont eu deux alliĂ©s naturels, la montagne et, en arrière-plan, les zones semi-arides, et mĂŞme le dĂ©sert, qui leur permettaient d’avoir recours Ă des guerres d’usure, courtes mais très efficaces Ă la longue. Cet art de la guerre Ă©tait le produit normal d’une organisation politique nĂ©e elle-mĂŞme d’une nature gĂ©ographique bien dĂ©terminĂ©e, laquelle a constituĂ© un obstacle infranchissable empĂŞchant la berbĂ©ritĂ© de s’ériger en nation. En effet, il ne pouvait naĂ®tre du vaste terroir nord-africain, tel que nous l’avons dĂ©jĂ dĂ©crit, une organisation politique de la sociĂ©tĂ© amazighe autre que tribale. DĂ©fiant le temps, le concept de tribu a Ă©tĂ© privilĂ©giĂ© par l’esprit berbère jusqu’au milieu du siècle dernier. Et lĂ , il me semble nĂ©cessaire d’ouvrir une parenthèse pour dĂ©barrasser le mot tribu des connotations pĂ©joratives qu’il charrie, en langue française tout au moins. Des pays europĂ©ens, et non des moindres, ont gardĂ© trace de l’ordre tribal d’antan dans leurs modes d’organisation administrative, jusqu’à nos jours, comme en tĂ©moigne le fonctionnement des lander allemands. Il est historiquement significatif, Ă ce sujet, que l’acte de fondation de l’Empire allemand, signĂ© le 18 janvier 1871, ait dĂ©fini le Deutsche Reich comme Ă©tant une « alliance des princes des tribus allemandes » (Schrader, le Monde du 02.06.2000, p. 12). Je ferme la parenthèse. Il n’est donc pas Ă©tonnant que la BerbĂ©rie ait Ă©tĂ© en permanence, et jusqu’à une Ă©poque rĂ©cente, une suite d’« anarchies Ă©quilibrĂ©es », selon l’heureuse formule de G. Camps (Camps, p. 326). L’organisation tribale a toujours fini par se trouver en opposition avec tout pouvoir centralisĂ©, mĂŞme s’il en a Ă©tĂ© l’émanation. De toute Ă©vidence, elle a eu pour doctrine politique, non explicitĂ©e, la nĂ©cessitĂ© de toujours barrer le chemin aux vellĂ©itĂ©s dictatoriales, et d’exposer Ă une prĂ©caritĂ© structurelle toute autoritĂ© Ă visĂ©es tyranniques. Il n’y a jamais eu ni des Pharaon, ni des CĂ©sar, ni des ChosroĂŞs amazighes. C’est lĂ qu’a rĂ©sidĂ© en permanence la force des Berbères, dans le passĂ©, mais c’est lĂ que se trouvait aussi, en germe, leur faiblesse des temps modernes. La greffe dĂ©mographique arabe qui leur a Ă©tĂ© fournie par l’islam ne leur a pas Ă©tĂ© d’un grand secours, parce qu’elle n’a jamais cessĂ© elle-mĂŞme d’être tribale par essence, les mĂŞmes causes engendrant les mĂŞmes effets. C’est le colonialisme europĂ©en qui, au XIXe puis au XXème siècles, viendra signifier aux Berbères, et aux Arabes, que leur doctrine politique a depuis longtemps atteint ses limites. Mais le colonialisme europĂ©en a surgi, lui, de l’horizon nord. Par delĂ cet horizon, règne une nature gĂ©nĂ©reuse. Des flancs des montagnes aux neiges Ă©ternelles naissent de grands fleuves. Des forĂŞts aux arbres gigantesques voisinent avec d’immenses prairies servant d’écrins Ă des citĂ©s, des villages, et des hameaux oĂą prospèrent, depuis des siècles, commerces et industries, et oĂą l’on a le temps de penser.
L’indigence des sols et l’austĂ©ritĂ© des paysages nord-africains n’ont cependant pas dessĂ©chĂ© les cĹ“urs au point de les rendre incapables de gĂ©nĂ©rositĂ©. Bien au contraire, ils y ont engendrĂ© le sentiment que l’hospitalitĂ© et le sens du partage doivent rendre supportable l’inclĂ©mence des cieux et des saisons. Il s’y ajoute que l’esprit amazighe, longtemps formĂ© Ă rĂ©pondre aux exigences Ă©galitaristes de la vie tribale, a acquis un sens aigu de la justice. De ce point de vue, il devient possible de procĂ©der Ă une analyse objective de l’attachement des Berbères Ă la nĂ©cessitĂ© d’une gestion dĂ©mocratique de leurs affaires. Cet attachement est si fort qu’il engendre une conception unanimiste du pouvoir dĂ©cisionnel, et rend souvent inopĂ©rante la volontĂ© de la majoritĂ©. De saint-Augustin (354-430) Ă Lyoussi (1630-1691) les Imazighen ont la mĂŞme soif de justice. « Si l’on Ă©carte la justice, que sont les royaumes, sinon de grands brigandages ! » a dĂ©crĂ©tĂ© le premier dans sa CitĂ© de Dieu. « La justice prime l’observance religieuse ! » assène d’une certaine manière le second au thĂ©ocrate intransigeant Moulay IsmaĂŻl. C’est, en partie, cette quĂŞte Ă©perdue d’égalitĂ©, de dĂ©mocratie, et de justice qui, par ses excès, a rendu politiquement vulnĂ©rable la sociĂ©tĂ© berbère, l’a fragilisĂ©e Ă l’égard de l’étranger, et l’a empĂŞchĂ©e de s’assumer elle-mĂŞme en tant que nation organisĂ©e. Il a bien Ă©mergĂ© des royaumes berbères dans l’antiquitĂ©, mais ils n’ont durĂ© que quatre siècles environ (Doc. n° VII). Leur existence du reste n’avait pas aboli le système tribal ; elle s’en Ă©tait servie, en s’en accommodant. A Thugga, en Numidie, il y avait bien un Conseil des Citoyens en 138 av. J. C., Ă l’époque du roi Micipsa (Camps, p. 311). Le califat almohade lui-mĂŞme, au Moyen Age, avait son Conseil des Dix, et son AssemblĂ©e des Cinquante, dont quarante dĂ©lĂ©guĂ©s des tribus (Terrasse, Tome I, p. 276). C’est donc « l’affirmation d’un pouvoir collectif » oĂą l’on trouve « les prĂ©mices de la dĂ©mocratie » (Camps, p. 310) qui a empĂŞchĂ© l’émergence de monarchies vraiment sĂ»res d’elles et appelĂ©es Ă durer.Cette sociĂ©tĂ© berbère rĂ©gie par des pouvoirs collectifs locaux ou rĂ©gionaux a sĂ©crĂ©tĂ©, Ă la longue, un humanisme de bon aloi, comme en tĂ©moigne les dispositions juridiques de l’azerf. En raison du fait qu’il est le produit de mille petits consensus ayant modifiĂ© les uns les autres Ă travers les siècles, et non celui d’un dĂ©cret d’autocrate, Ă l’image du Code de Hammourabi, l’azerf, le droit coutumier amazighe, est en effet un droit humain, positif, et Ă©volutif. Des sanctions judiciaires, il bannit totalement les châtiments corporels, y compris la peine de mort. Quand il y a meurtre, l’assassin est condamnĂ© Ă l’exil. En deçà , les peines encourues sont toutes d’ordre Ă©conomique : dommages et intĂ©rĂŞts payĂ©s Ă la partie civile ; amendes versĂ©es Ă la communautĂ©. Seules des sanctions morales Ă caractère Ă©ducatif sont appliquĂ©es aux mineurs. Le statut de la femme bĂ©nĂ©ficie d’interprĂ©tations qui adoucissent certaines rigueurs de la chariâa, ou amĂ©liore son dispositif des compensations. C’est ainsi, par exemple, que l’indemnitĂ© accordĂ©e Ă une divorcĂ©e (tamazzalt) est calculĂ©e au prorata des annĂ©es de mariage, et n’est pas laissĂ©e Ă la discrĂ©tion du juge.
Mais le statut dont la femme a bĂ©nĂ©ficiĂ© avant l’islam a dĂ» lui ĂŞtre beaucoup plus favorable, la sociĂ©tĂ© berbère ayant Ă©tĂ© rĂ©gie par le matriarcat des millĂ©naires durant (Abrous et Claudot-Hawad, Annuaire ; Ousgan, thèse). Dans beaucoup de tribus, les hommes continuent Ă dire les lionnes (tisednan) quand ils parlent de la gent fĂ©minine, par rĂ©fĂ©rence Ă un conte dĂ©jĂ connu Ă l’époque de Juba II. Ajoutons Ă ceci que le droit de la guerre intertribale interdit le rapt des femmes et des enfants. Par ailleurs, c’est avec horreur que tout Amazighe entend parler de cette pratique barbare qu’est l’excision des jeunes filles. Enfin, comme en tĂ©moigne un membre de l’intelligentsia israĂ©lienne : « La sociĂ©tĂ© berbère semble avoir Ă©tĂ© l’une des rares Ă n’avoir pas connu l’antisĂ©mitisme. Le droit berbère, azerf, contrairement au droit musulman (et au droit juif, soit dit en passant), est tout Ă fait indĂ©pendant de la sphère religieuse. Il serait, par essence, laĂŻque et Ă©galitaire, et n’impose aucun statut particulier au juif… » (Elbaz, p. 84). Cela suppose l’existence d’une philosophie amazighe du droit. Or, cette philosophie existe bel et bien. Elle aurait Ă©tĂ© explicitĂ©e, en des temps très anciens, dans un jugement rendu par un tribunal coutumier, Ă propos d’un litige foncier. L’une des parties ayant affirmĂ© que le terrain faisant l’objet du procès « appartenait Ă sa famille depuis qu’elle Ă©tait descendue du ciel », les juges donnèrent gain de cause Ă l’autre partie, laquelle avait affirmĂ©, elle, que le terrain « appartenait aux siens, depuis qu’ils avaient germĂ© dans son sol »â€¦ « Attendu que rien ne descend du ciel, et que tout monte de la terre… ! » proclama haut et fort le tribunal… Et c’est de cette mĂŞme philosophie que participe la valorisation du travail dans la culture berbère : « Si tu ne te fais pas de cloques, Ă´ ma main, c’est mon cĹ“ur qui en aura ! » dit le poète. Ce patrimoine immatĂ©riel, qui est l’âme mĂŞme de la berbĂ©ritĂ©, est toujours standing by et ne demande qu’à être recyclĂ© et rĂ©investi dans la vie moderne ; sa plasticitĂ© le lui permet, lui qui se rĂ©clame de la seule humanitĂ©. Mais il attend que le support linguistique dont il est le produit soit libĂ©rĂ© de l’impĂ©rialisme culturel dont il est victime. Lisons sur la question ce qu’a Ă©crit, il y a plus de vingt ans, l’un des meilleurs spĂ©cialistes des langages de l’humanitĂ© : « … le fait berbère n’est reconnu ni en AlgĂ©rie ni au Maroc, oĂą, de façon diffĂ©rente mais avec la mĂŞme vigueur, s’exerce la mĂŞme pression tendant Ă les [les Berbères] arabiser… Cependant, la volontĂ© de survivre se dĂ©veloppe et pose mĂŞme un problème politique qui n’existerait vraisemblablement pas sans l’affirmation de l’impĂ©rialisme culturel arabe » (M. Malherbe, p. 204). Cet impĂ©rialisme s’exerçait Ă l’époque au nom du panarabisme, dont l’arabo-islamisme a dĂ©sormais pris la relève. Pourvu que l’amazighitĂ© ne soit pas anathĂ©misĂ©e par quelque fatwa du genre « Hors de l’arabitĂ©, point d’islam ! ». Puissent nos coreligionnaires arabes comprendre que les non-arabes ont aussi le droit d’être fiers de ce qu’ils sont ! Les Berbères veulent simplement ĂŞtre des Berbères, comme les Chinois sont des Chinois, les Japonais des Japonais, et les Arabes des Arabes. Ils veulent pour cela cultiver ce qu’ils ont de foncièrement spĂ©cifique : leur langue. Ils veulent la dĂ©velopper, la moderniser, et la transmettre Ă leurs enfants ; c’est en elle qu’ils communient avec l’être. Et qu’on ne s’y trompe pas ! Leur langue a une valeur intrinsèque indĂ©niable ; aussi est-elle encore en vie, et nulle autre qu’elle ne connaĂ®t mieux Tamazgha, son berceau. Elle a son alphabet, tifinagh, dont la « survivance… est d’autant plus Ă©mouvante qu’il s’agit d’une Ă©criture fort ancienne, et dont les origines plongent dans la protohistoire » (Camps, p. 276). Totalement modernisĂ©, cet alphabet n’a rien Ă envier Ă l’alphabet latin lui-mĂŞme (Document n° VIII). Il matĂ©rialise admirablement l’identitĂ© culturelle des Imazighen, et reflète quelque part leur tempĂ©rament. C’est la volontĂ© de dĂ©fendre jusqu’au bout cet hĂ©ritage, conjuguĂ©e Ă l’indignation provoquĂ©e par de grossières falsifications de l’histoire, qui explique la vigueur du sursaut identitaire berbère. En aucune manière, les Berbères ne se dressent contre les Arabes parce qu’ils sont arabes ; mais ils se refusent Ă un enrĂ´lement forcĂ© dans une certaine arabitĂ©, celle de la jactance, de l’ostentation, et des vellĂ©itĂ©s hĂ©gĂ©monistes. En aucune manière les Berbères ne se dressent non plus contre l’islam en tant qu’islam : ils sont musulmans, et se solidarisent avec le monde musulman, tant qu’il prĂ´ne la justice, la tolĂ©rance, la modĂ©ration, et le respect de la dignitĂ© humaine. Le Mouvement Culturel Amazighe (M.C.A.) milite, bien sĂ»r, en faveur de la sĂ©cularisation de l’Etat et de la laĂŻcitĂ© de l’enseignement public, et ne s’en cache pas. Mais il n’est pas laĂŻciste. Il agit dans le respect le plus total de l’un des enseignements les mieux occultĂ©s par le clergĂ© de fait qu’est le corps des docteurs de la loi islamique, Ă savoir qu’il « ne doit pas y avoir de contrainte en matière de religion ! » (Coran, Sourate II, verset 256). L’histoire a justement dĂ©montrĂ© que la valeur de la foi en Dieu rĂ©side dans sa sincĂ©ritĂ©, et que toute adhĂ©sion forcĂ©e n’engendre que mensonges et hypocrisies. Il est certain que la laĂŻcisation des Etats et de l’enseignement public permettra Ă l’islam de se rĂ©vĂ©ler sous son vrai jour, en tant que religion du savoir et de la raison, et de n’être plus un alibi dont on se sert pour justifier bien des ignominies. Le christianisme aussi a connu sa pĂ©riode d’égarement : celle de l’ordalie, de l’autodafĂ©, de l’inquisition, et du bĂ»cher. Et les guerres de religion ?! Les guerres de religion interchrĂ©tiennes, les guerres de religion inter-musulmanes, et les guerres de religion entre chrĂ©tiens et musulmans ! Des siècles de gâchis, de haines et d’horreurs ! Il n’est pire maladie pour un esprit humain que celle qui l’amène Ă croire qu’il est le seul dĂ©tenteur de la vĂ©ritĂ© absolue. A cet Ă©gard, il est permis de croire que le concept mĂŞme de laĂŻcitĂ© est en soi, depuis deux siècles, un vaccin salutaire qui a assez bien immunisĂ© l’esprit occidental, et poussĂ© du mĂŞme coup la foi chrĂ©tienne Ă se soumettre Ă un rĂ©el examen de conscience, oĂą elle a gagnĂ© en profondeur, en sincĂ©ritĂ©, en humilitĂ©, et en humanitĂ©.
Aussi les tartufes de tous bords s’ingĂ©nient-ils Ă faire accroire que tout laĂŻc est athĂ©e, et aussi recherchent-ils l’affrontement. La violence physique et verbale Ă©tant leur arme de prĂ©dilection, ils refusent tout dĂ©bat calme et serein. Pour sa part, Ă l’inverse, le M.C.A. a banni de son esprit la moindre idĂ©e du recours Ă la brutalitĂ©. Il se veut pacifique, facifiste mĂŞme, jusqu’à la dernière limite, pour un tant soit peu que les aspirations lĂ©gitimes des Berbères auraient Ă©tĂ© prises en considĂ©ration. C’est de paix que le monde a besoin, et, comme dit le proverbe arabe : « Par la souplesse et la douceur, on obtient plus que par la force ! ». Le M.C.A. luttera donc pour que la patrie des Imazighen, Tamazgha, soit une terre de prospĂ©ritĂ©, de fraternitĂ© humaine, de gĂ©nĂ©rositĂ©, et d’ouverture d’esprit. Mais les Berbères lutteront aussi pour qu’ils se sentent chez eux, en Tamazgha, leur seule patrie, celle que leur ont lĂ©guĂ©e leurs ancĂŞtres, celle dont ils n’ont spoliĂ© personne, et pour laquelle, depuis trois mille, quatre mille, cinq mille ans, ou beaucoup plus, des centaines de gĂ©nĂ©rations ont versĂ© leur sang Ă des fins dĂ©fensives. Les Berbères offrent en partage ce qu’il y a de meilleur dans leur hĂ©ritage culturel, Ă l’ensemble de l’humanitĂ©. A leurs compatriotes non berbĂ©rophones des Etats nord-africains, ils disent simplement : « L’humanisme amazighe s’est infiltrĂ© jusqu’au fin fond de vos consciences, Ă votre insu, et il y vit toujours. Ne l’y comprimez pas, et vous aurez tout compris ! ». A tous les autres peuples mĂ©diterranĂ©ens, nos partenaires culturels de tous les temps historiques connus, nous offrons notre collaboration pour l’accomplissement, en commun, d’une longue et lourde tâche, celle de combattre mĂ©thodiquement l’ignorance et le faux savoir. Ce sont ces deux flĂ©aux de l’esprit humain qui empoisonnent les relations interethniques, intercommunautaires, et internationales souvent. La culture mĂ©diterranĂ©enne dont nous sommes tous imprĂ©gnĂ©s, et Ă laquelle chacun de nos peuples a apportĂ© sa pierre, ou pour le moins mis sa touche, se doit de ne pas abandonner son rĂ´le dans le travail d’humanisation qu’elle a initiĂ© il y a des milliers d’annĂ©es. Cultivons l’homme, cet extraordinaire produit de la terre !
Mohammed CHAFIK
Auteurs cités
• ABROUS Dahbia, UniversitĂ© de BĂ©jaĂŻa et CLAUDOT-HAWAD HĂ©lène, CNRS-IREMAM, Article dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord, 1999, 91-113 (Paris CNRS Editions) sous le titre : « Imazighen du nord au sud… ». • ADAM AndrĂ©, CASABLANCA, thèse de doctorat, 2 volumes, Editions du CNRS, Paris, 1968. • ARISTOTE, en grec : AristotelĂŞs, RHÉTORIQE, 2 volumes, Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1991. • BAILLY M.A., dictionnaire grec-francais, 11ème Ă©dition, Edit. Hachette, Paris, 1894 (Bailly cite ses sources). • BRUNNEL Pierre et JOUANNY Robert, les Grands Ecrivains du monde, Edit. F. Nathan, Paris, 1976. • CALLIMAQUE, en grec : KALLIMAKHOS, Epigrammes Hymmes, Edit. les Belles Lettres, Paris, 1972. • ELBAZ Shlomo, article dans « ARIEL » revue israĂ©lienne des Arts et des Lettres, n° 105, JĂ©rusalem, 1998. • ELMELIANI Idriss, Recueil de poèmes « Tannirt » en arabe classique, Edit. IRCAM, Rabat, 2004. • ENCYCLOPÉDIE de L’ISLAM, version française, Nouvelle Edition, Edit. Maisonneuve, 1960 (Tome I). • GAFFIOT FĂ©lix, Dictionnaire latin-français, Edit. Hachette, Paris, 1934 (Gaffiot cite ses sources). • GSELL StĂ©phane, Histoire Ancienne de l’Afrique du Nord, 8 tomes, Edit. Hachette, Paris, 1920. • HÉRODOTE, en grec : HĂŞrodotos, l’EnquĂŞte, 2 volumes, Livres I Ă IV et Livres V Ă IX, Edit. Gallimard, collection « Folio Classique », Paris, 1964, 1985. • JULIEN Charles-AndrĂ©, Histoire de l’Afrique du Nord, 2 volumes, Edit. Payot, Paris, 1986. • MALHERBE Michel, Les Langages de l’HumanitĂ©, Edit. SĂ©ghers, Paris, 1983. • MARCY Georges, Les Inscriptions Libyques Bilingues de l’Afrique du Nord, Imprimerie Nationale, Paris, 1936. • OUSGANE ElhoussaĂŻn, thèse de doctorat soutenue Ă Fès en 2001, sous presse ; article dans le pĂ©riodique « Amadal Amazighe », mai 2005, page 7. (Le tout en arabe) • PLINE L’ANCIEN, en latin : Caius Plinius Secundus, Histoire Naturelle, Livre V, 1-46, 1ère partie (l’Afrique du Nord), Edition Les Belles Lettres, Paris, 1980. • RACHET Marguerite, Rome et Les Berbères, Edit. Latomus, Revue d’Etudes Latines, Bruxelles, 1970. • RIVET Daniel, Le Maroc de Lyautey Ă Mohammed V, Edit. Porte d’Anfa, Nouvelles Editions Latines, Paris, 2004. • ROSSI Pierre, La CitĂ© d’Isis, Nouvelles Editions Latines, Paris, 1976. • SCHRADER Fred E., professeur d’histoire et d’études germaniques Ă Paris, article publiĂ© dans le journal le Monde, p. 12, le 02.06.2000. • SERVIER Jean, Tradition et Civilisation Berbères, Editions du Rocher, Monaco, 1985. • SILIUS ITALICUS Tiberius Catius, La Guerre Punique, Livres I Ă IV, Edit. Les Belles Lettres, Paris 1979. • TERRASSE Henri, Histoire du Maroc, 2 volumes, Editions Atlantides, Casablanca, 1949. • TITE-LIVE, en latin Titus Livius, Histoire Romaine, 2 volumes, Livres XXI Ă XXV, et Livre XXVI Ă XXX, Edit. GF Flammarion, Paris, 1993,94. • ZAFRANI HaĂŻm, Mille ans de vie juive au Maroc, Edit. Maisonneuve et Larose, Paris, 1998. • ZAFRANI HaĂŻm, LittĂ©ratures Dialectales et Populaires Juives en Occident Musulman, Geuthner.
Nota Bene – Les écrivains berbères qui ont produit en latin portaient des noms latins. Dans le texte de la conférence, ils ont été mentionnés tels qu’ils sont connus en français. Veuillez trouver ci-dessous les correspondances :
• Apuleius Lucius Theseus, Apulée (125-170) • Augustinus Aurelus, Saint-Augustin (354-430) • Cyprianus Thascius Caecilius, St Cyprien (200-258) • Terentius Publius Afer, Térence (185-159 av.J.C) • Tertullianus Septimius Florens, Tertullien (155-225)
Signalons aussi que le nom grec du poète tragique Eschyle (525-456 avant J.Ch.) était Aiskhulos.